Sacha Clément, journal de bord

Quelques aléas, vus d'ici et d'ailleurs

Sacha Clément, un journal de bord

Merci, au revoir

Depuis le 1er janvier 2018, ça y est.

C'est fini.

Pour nous les Milléniaux, c’était un endroit clos, mais si vaste à la fois.

Un endroit souvent si malpropre, mais si réconfortant à la fois.

Le lieu des coups de fils anonymes.

Le lieu des griffonnages malotrus.

Le lieu des pages arrachées.

Le lieu qu’on squattait pour se réchauffer. Qu’on braquait, beau givrés, après une nuit enivrée.

Y trônait un bon vieux bottin qu'on palpait. Lui-même a disparu depuis bien longtemps, bien avant le 1er janvier.

Lors des sorties en boîte de nuit, on s’y immisçait discrètement, dans cette boîte-ci, fatigués par les excès de la soirée, on tapotait alors quelques touches sur le combiné, jadis on se rappelait des numéros par cœur, la mémoire des nombres, le smartphone n'existait pas encore, il n'avait remplacé ni le bottin, ni l'endroit.
 

Le lieu des coups de fils anonymes.  Le lieu des griffonnages malotrus.  Le lieu des pages arrachées.


Les opportunistes tentaient d'y entrer avec une conquête voire deux, pour tenter la séduction, voire mieux.

Les militaires y passaient des heures, pour s'assurer que sa conquête, restée à la maison, soit restée bien seule.

Il y a 20 ans, il y en avait encore 58,000. Dès janvier 2018, il n'y en aura plus une seul, si ce n'est dans les musées, sur décision du Conseil Fédéral.

Dans les Grisons, l'une d'entre-elle ne générait que 1 franc 40 de chiffre d'affaires, sur une année.

90% d'entre elles étaient déficitaires, nous dit-on. Lorsqu'elle est rentable, c'est uniquement grâce à son service pour adultes.

Le lieu a donc toujours été lié au coït.

Et c'est donc une histoire d'amour qui disparaît.

Le lieu du coup de fil anonyme n'est plus qu'une histoire d'amour, ancienne.

Le lieu des griffonnages malotrus n'est plus que rupture.

C'est le lieu des pages arrachées et des cœurs brisés.

Ce lieu n'est plus.

C'est la séparation.

La cabine téléphonique a disparu.

Du terrain.

Mais de nos cœurs aussi.

C'était le lieu du tout permis, on y tapotait les touches, réflexe, on avait les numéros en tête.