Sacha Clément, journal de bord

Quelques aléas, vus d'ici et d'ailleurs

Sacha Clément, un journal de bord

La Suisse est un village (Champvent)

Ce texte est inspiré du livre 'La Suisse est un village' (aux éditions de l'Aire). 

Il est aussi un complément de ce qui a été écrit dans le journal de l'Union des Communes Vaudoises.  Et que vous pouvez toujours (re)lire.


Il y a les riches. 

Et des pauvres. 

Moyennement mitonné dans sa contrée qui surplombe la Plaine de l'Orbe, tout ce petit monde de Champvent - 260 ménages au compteur - se tient ensemble, coudées franches ; les poignées de main le sont autant, donc franches - à la campagne on ne fait pas dans la demi-mesure; oui, sans rougir on préfère la bouteille de blanc au simple pot. 
 

On ne fait pas dans la demi-mesure; oui, sans rougir on préfère la bouteille de blanc au simple pot


Champvent. 

Bourgade rupestre, sylvestre, beaucoup d'hectares de forêt. Ici on ensile: le grain pour les paysans ; les verres pour les indigènes – on est alcoolique au sens propre du terme et selon l'Office Fédéral des on-ne-sait-quoi. Mais attention, on partage. Certes on aime boire un coup, non pas seul dans son coin mais avec les voisins, les passants, la famille, ces concitoyens qui tous ou presque, sont membre à part entière d’une société locale ou de l’autre. 

La jeunesse.
La fanfare.
La couture.
Le chœur-mixte.
Le théâtre.
Le club de foot.
Le club de VTT.
Le club des quilles.

Autant de monde qui se soutien parmi, qui se tient les coudes, les coudées franches, on lève le coude à la santé des autres. À la santé de Jérôme Chapuis par exemple, champion suisse de VTT Trial en 2011, et habitant de Champvent. 

C'est un Chapuis, famille fort bien représentée, à Champvent. Mais pas autant que les Glauser. Donc entre les deux familles des petites guéguerres intestines; jamais rien de bien grave, un bout de terrain perdu au chibre jadis, on ne sait plus trop les détails - mais qui a triché finalement? - une histoire de copinage ou de frivolités. Peu importe, rien de tout ça n'empiète sur les relations au bled. On ne vote pas pour l'autre famille lors des élections. Mais rien de grave, donc.

Et puis il y a le bistro. 
 

A Champvent on ensile: le grain pour les paysans ; les verres pour les indigènes


Là on s'y retrouve, car c'est le cœur du village. En été lors de la fermeture annuelle, ou lors des sombres jours d'hiver lorsque le restaurant ferme éphémère, le village s'assombrit. Le centre n'est plus éclairé. Le bistro fermé, le bled prend les atours du village-dortoir, pas de transit, fini le va-et-vient du parking, le métro-boulot-dodo qui reprend ses droits simplistes. D'ailleurs, les pendulaires font foison ici. Il y'a désormais les docteurs, les médecins, les agents de la police scientifique, les brevetés comptables, les laborantins, les mécanos et les bobos. Un peu comme dans toutes les contrées arrières du bon Pays de Vaud, les nombre de paysans recule, le bétail diminue, le prix du lait aussi, les subsides encore davantage et dans tout ça, de manière inversement proportionnelle, les citadins arrivent, Jeep Cherokee et Audi TT, eux ne se mêlent pas tant, hormis lorsqu'on s'emmêle les pinceaux à la déchetterie, on confond le PET et le plastique, le bon grain de l'ivraie, on apprend à la dure, en prenant une chasse par le chef de la déchetterie.  

Champvent. 

Son château. Qui surplombe la Plaine de l'Orbe, gracieux, aguicheur, puritain. Une beauté, qu'on dissèque loin à la ronde. Quelle magnificence. À portée de bras. À la portée de tous. Mais la porte reste close, car la propriétaire veille à y conserver une discrétion absolue, Madame Leister la riche dame qui tient son monde d'une main de fer, qui gère son entreprise avec une efficience pérenne. Tant mieux: le mystère du château entretient le mythe: existe-t-il un canal qui va droit à la cure, un souterrain mystique que les habitants chérissent? Allez savoir. Et cette légende du canon, que d'aucuns auraient caché sous le peuplier? Allez savoir. Champvent garde ses mystères. 
 

Les citadins arrivent, Jeep Cherokee et Audi TT, eux ne se mêlent pas tant, hormis lorsqu'on s'emmêle les pinceaux à la déchetterie


A Champvent, on vote UDC par principe. Après chaque votation sur la porte du bâtiment communal, les urnes sont claires: on vote pour l'opacité du parti agraire - certains, lapsus, diront encore le PAI. Et même les paysans le savent: l'UDC n'est plus le garant des droits agricoles. Mais qu'importe, on garde l'illusion que le parti nous protégera contre les dangers extérieurs, contre ces immigrés censés nous envahir. En même temps, le 70% des jeunes contemporains de 1979-84 sont en couple avec une étrangère. Mais là, on tolère, c'est le reste qui inquiète, donc ceux qu'on ne voit jamais, ici.

Au niveau communal, les femmes sont représentées, au moins un peu, au moins histoire de faire illusion. Une dame à la Municipalité (trois hommes et un syndic); et deux autres qui s'occupent du bon déroulement des choses, une boursière et une secrétaire, alors qu'il se murmure que le poste d'aide administrative sera aussi dévolu à une dame. 

Champvent, c'est aussi trois équipes de foot d'actifs. Environ 70 joueurs contingentés pour un village de 260 ménages, pas mal. Champvent, c'est aussi une conseillère nationale (Alice Glauser), une députée vaudoise (Sabine Krug Glauser).

Donc des Glauser.

Les Chapuis ne s'en plaignent pas - ouvertement tout du moins.

Oui, à Champvent, on vit bien.