Sacha Clément, journal de bord

Quelques aléas, vus d'ici et d'ailleurs

Sacha Clément, un journal de bord

Malbouffe et maldonne

Dans la forêt, des quadras rabougris un brin aigris passent, sur un ramassis de sacs éventrés du McDo trépassent: des emballages de Big Mac, Sundae Caramel, Chicken Nuggets, des cartons de Coca-Cola sombrent près d’un chêne poussif. Certainement des cadavres d’ados longtemps affamés d'une courte nuit, qu'un M américain a su refourber. 

« Ces fumiers d’Américains et leur malbouffe. Ça commence à bien faire. Ils continuent de gangrener nos enfants. Et en plus, ça pollue », grommellent les promeneurs du dimanche, en criant défaite.

A quelques encolures de là, des octogénaires en balade, tombent sur un carton de Feldschlossen et de quelques cadavres avalés, des verres vidés, couchés tout près d’emballages de cervelas et de viande séchée, purs produits du terroir.

« Ahh, les jeunes continuent de perpétuer nos traditions, de bonnes grillades au coin du feu sans ne rien faire de mal, qu'est-ce que ça fait plaisir, vive la jeunesse ! », savourent-ils en criant victoire mais sans se soucier des déchets.

Cartons américains McDo ou plastiques suisses épiques, c'est donc pas pareil.
 

Cartons américains McDo ou plastiques suisses épiques.


Et puis une virée dans le métro M2 lausannois. Là sis sur un banc, un quinqua dévore une édition du 20 Minutes gratuit, nul de sens et dénué de tout, la qualité y compris. Il rentrera chez lui le soir, interdisant le smartphone à ses enfants, ayant justement lu dans un torchon qu'un chien avait chopé une phlébite à force d'être exposé aux ondes 3G d'un maître qui y passait ses journées. 

Dans le métro, les badauds apprécient : « au moins un qui n'a pas la tête vissée sur son Natel* et qui lit encore la presse. L'honneur est sauf ! ».

A quelques encolures de lui, un jeune, 20 ans tout juste. Lui à la tête vissée dans son iPhone, casque audio siphonné sur les écoutilles, vitre iPhone cassée mais pas réparée, une fourre flashy, smiley, jeans troués et chevilles à l'air, bomber rétro et dégaine contage et d’aviateur, les Ray-Ban en plus.

Avec les préjugés : « Ahh ces jeunes, incapables de s'ouvrir au monde. À quel jeu débile peut-il bien jouer sur son téléphone ?  », se demandent les mêmes badauds. Seulement voilà : le gamin dévore le dernier chapitre de l'Enfer de Dante. Depuis son application Universal Book Reader.

Papier recyclable ou application géniale. Ce n’est donc pas pareil.
 

Torchon recyclable ou application géniale.


Dans la salle communale de village local, une réunion de famille. Attablé, dos ronds, verres de rouge et plein de gré, un groupuscule joue au chibre. Ça se joue en équipe mais tout le monde est pour sa pomme, on l'est avec sa bourgade.  « Mais réfléchis bordel, joue atout ! C'est pourtant simple ! », balance un sexa aviné, dont la femme tente de ralentir la cadence du coude tandis que les enfants tendent l'oreille aux ordures qui sortent de la bouche du vilain monsieur. « Steukr ! » hurlera, burlesque, un collègue de cartes, engoncé dans sa chaise depuis quelques heures sans bouger ni les jambes « charognerie de dos », mais juste le coude « bon, verre de rosé ou coup de rouge ? ». Les joueurs de cartes sont là, distribuent les cartes et les vociférations sans se soucier du monde, avalent les verres malgré les remontrances des partenaires qui se tournent les pouces, encaissent les couleuvres des partenaires de jeu. On ne parle de rien, on n'échange pas, on ne bouge pas, on picole et on ronchonne.
 

Ensiler son chasselas ou chasser son Pokémon.


Dans la même salle villageoise et au même moment, un groupe d’ados s'affuble de leurs doudounes citadines Canada Goose. Smartphone en main et Pokémon Go en fond, ils partent faire 10 kilomètres à pied, histoire de gagner le Scarabrute, de sortir prendre l'air – et non pas une cigarette –, se dégourdir les jambes pour ne pas finir six pieds sous terre trop vite. On entend alors des joueurs de cartes, qui se lancent dans une nouvelle partie, celle de trop, tant que ce n'est pas le verre: « Ah ces jeunes, toujours attardés sur leurs Natels. Nous à l'époque on jouait dehors. On se dépensait.  Tout fout le camp. »

Ronchonner assis à table et ensiler son chasselas. Ou sortir chasser son Pokémon. Ce n’est pas pareil.

C'était mieux avant. Ou alors c'est ce qu'on croit.


*Natel est une marque protégée Swisscom. Un Natel Sunrise ou Salt, ça n'existe donc pas.