Sacha Clément, journal de bord

Quelques aléas, vus d'ici et d'ailleurs

Sacha Clément, un journal de bord

Au revoir, FC Champvent

C'était la dernière fois.

La dernière fois que j'emmenais mes coéquipiers sur le terrain, brassard de capitaine chevillé au corps.

C'était le 5 juin dernier.

Après 19 ans au club. Dont environ 14 en tant que capitaine.

"Emmène ton équipe une dernière fois, et sois fier de tout ce que tu as fait" me lançait un supporter et ami. J'acquiesçais, le cœur qui pince, la tête qui baisse et la larme qui monte; un sentiment de devoir accompli quand même, la fierté d'être un étendard, fidèle au club comme peu le sont désormais.

Mais le "ton équipe" m'a vite échappé, car ce ne sera jamais l'équipe de qui que ce fut - personne n'est au-dessus du club - mais uniquement le club-phare d'une région, aussi grand qu'il puisse être.

FC Champvent, je t'aime.

Ce n'est pas mon club. "Mon club", jamais. Mais c'est les clubs des fondateurs. Du comité. Des supporters historiques. Des joueurs qui ont marqué son histoire - et ils sont nombreux.

Passé outre cette latence verbale, on passe aux choses sérieuses.  Au FC Concordia Lausanne.

On va entrer sur le terrain.  Affronter Concordia.

Les joueurs sont alignés. Prêts à entrer. Tout se met alors à tourbillonner. Dans la tête, ça tourne. Coup de sifflet clair et éclair, les arbitres nous envoient au centre pour le toss et les civilités du hand-shake. Avant ce dernier match.

Là, je regarde devant moi.

Seulement devant moi.

Si je regarde derrière, je pleurs.

Regarder derrière soi, c'est évoquer les souvenirs. Le passé qui remonte. Les promotions successives (monter de 5e ligue en 4e, de 4e en 3e, de la 3e à la 2e, deux fois les Finales de promotion en 2e ligue Interrégionale, 1 victoire en Coupe vaudoise, 3 sélections en équipe de Suisse amateur) mais c'est surtout les souvenirs des formidables moments de partage qu'on ne veut pas voir, surtout dans le rétroviseur, démons du passé, ceux qu'on ne vivra plus jamais.

Regarder derrière soi à cet instant, pour la dernière fois yeux dans les yeux avec ses coéquipiers, c'eut été trop dur.

Là, je regarde devant moi.  Seulement devant moi.  Si je regarde derrière, je pleurs.


Flashback. Repenser aux sorties, à la vie du vestiaire qui va manquer, aux farces qui ne seront plus, aux vannes qu'on n'entendra plus, aux mauvais perdants des entraînements, aux bières d'après-entraînement, fêter les trois points, aux causeries d'avant-match, aux nouvelles chaussures rose du copain qu'on adore moquer, au goût du Fortalis et de sa forte odeur de placebo, aux sorties d'équipe à Lyon, Prague, Budapest, Leysin, Lisbonne.

Car le foot, c'est ça.

Uniquement ça.

Le partage.

La vie.

Vivre ensemble.

"Seul on va vite, ensemble on va loin." "Soyons extraordinaires ensemble; plutôt qu'ordinaires séparément."

Et puis il y a être capitaine. C'est un devoir: montrer l'exemple. Ne jamais rater l'entraînement. Tirer les autres vers le haut. Rassembler le groupe. Accueillir les nouveaux. Fidéliser les anciens. Inhiber les timides. Prophétiser les extravertis.  Ces vertus-là ne se transmettent que si on joue au foot pour les vraies - et bonnes - raisons.

Le partage.

La vie.

Vivre ensemble.

Celui qui a joué pour autre chose, donc seul, n'aura jamais rien vécu de vrai. Seulement des faux-sourires, des faux-plans, le temps de faire semblant. Le temps de changer du club.

Retour au présent.  Place à Concordia.

On se dirige vers le milieu de terrain. Toujours, l'équipe est derrière moi. C'est la dernière fois et diantre que c'est long. Mais c'est beaucoup trop court, car tout est désormais fini.

J'ai la larme à l'œil.

Mais je suis fier.

Je regarde autour de moi. Les fidèles supporters sont là. Comme toujours. Et demain, je serai des leurs. De l'autre côté de la barrière désormais. Certains étaient joueurs lorsqu'on a commencé. Ils étaient vieux et on était jeunes. Ils sont toujours là, fidélité impavide. Ce sera mon tour d'être un vieux.

Et très vite, tout ça passe.

L'émotion vire.

A la réalité.

On passe à autre chose.

Au match.

A Concordia.

C'est le dernier de la saison. Et accessoirement le dernier de ma vie. Il faut le gagner. Comme tous les autres. On joue pour gagner, tout le temps, même un match du ventre-mou du mois de juin. Celui qui joue pour autre chose ne jouera jamais pour le bien des siens.

Une dernière fois, on embrasse celui qui marque, on encourage celui qui doute. Etre capitaine: un devoir.
 

Ensuite on cravache, on galère, on concède, on calcule, on souffre, on gère les temps faibles comme les forts, on simule, on réagit, on râle, on s'encourage, on se bécote, on se tire les cheveux, on se marche sur les pieds, on communique, on célèbre, on tape son pote dans le dos, on pousse, on dorlote les siens, on embrasse celui qui marque, on encourage celui qui doute.

Une dernière fois: on partage. Sur le terrain. Hors du terrain.

Le sport dans son plus simple appareil.

89 minutes plus tard, 3-3.

L'heure pour moi de sortir. Une dernière fois. Avec une haie d'honneur que jamais je n'oublierai. Tout le monde est là. Le Président. Les copains. La famille.

Soit tout ce qui compte: la vie. Le partage. Vivre ensemble.

Merci le FC Champvent.

Je t'aime.

Merci les copains.

Je vous aime.

Pour toujours.

 

C'était la dernière fois.