Sacha Clément, journal de bord

Quelques aléas, vus d'ici et d'ailleurs

Sacha Clément, un journal de bord

Courir tout court

La course à pied. Activité tantrique des temps modernes. On court car c'est la mode. Le monde n’est-il pas le plus beau des terrains de jeu: éthérés paysages no limit, on court ou on veut. Quand on veut. Quand on peut.

Souvent, on court pour se faire du bien, non pas pour se faire mal. La preuve, déambuler à Ouchy un jour ensoleillé: beau monde, foules serviles, ça trotte, dans tous les sens un coureur, celui qui y est pour sa forme ou celui qui y est pour les jupons.  Les sprinteurs sont en colonnes, casque sur les oreilles, bave aux lèvres et mors aux dents, transpiration qui auréole les accointances du pare-brise humain.
 

On court car c'est la mode. Le monde n’est-il pas le plus beau des terrains de jeu: éthérés paysages no limit, on court ou on veut. Quand on veut. Quand on peut.


Même quartier lausannois, jour de pluie: personne. Pas âme qui vive, encore mois qui coure. C'est morne plaine, mortelle endormissement. Les pistes sont vides. Et Vidy ne retentit plus des bruits de pas chafouins sur un tartan affaissé - mais par les gouttelettes divines qui batellent le sol et à qui mieux-mieux.

Confirmation: on court pour son bien, non pas pour se faire mal sous une pluie battante, comme si deux douches de rang était impossibles, celle divine avant la nettoyante. Le gel sportif attendra. Le gel douche aussi. On évite de courir pour éviter la pluie. On trouve une excuse et on reviendra une autre fois.  Car la salle de sport gigantesque du monde ouvert n'est jamais pleine à craquer comme la salle de sport intérieure, ce fitness adoré ou les masos s'égosillant, les machos se reluquent et les mégalos s'émancipent.

A Ouchy, dans tous les sens un coureur, celui qui y est pour sa forme, celui qui y est pour les jupons.


La course à pied sait aussi être compétitive. Chaque année, chaque course ou cross draine son lot de coureurs, vénérés ou non, beaucoup se forcent comme des invétérés notoires.

Dans la mêlée du peloton, on se retrouve entouré de tout, chaque strate y est. L'athlète longiligne qui vole sur le bitume, ses pas sont volages, il sublime l'effort, tout est alors gracieux et gracile, magnifique d'élégance on se pavane à travers champs, routes droites ou chemins sinueux, son corps est fin, sa course est fine, ses gestes magnifient le sport. L’athlète de cette caste-là n'a jamais le poids de son âge, quadra, quinca ou sexa rien n'y fait: le poids est léger autant que le pas. C'est un serpent qui limace au travers du tracé.
 

En compétition, vénérés ou non, beaucoup se forcent comme des invétérés notoires.


On croise aussi le cerbère qui paraît lourdaud. Ses pas sont lourds, sa carcasse l’est autant. Lui hoquette, remugle, il gémit comme s'il était au lit avec un conjoint, en position missionnaire non, il est en mission contre le chrono, chaque pas semble être sinécure. Il est affublé de savates omnipotentes, cravache fort comme sur un chantier plein été, respire fort comme s'il allait serrer, son cœur lâcher. On a presque envie de rester près de lui, au cas où il verserait, appeler les samaritains, un homme a succombé! Pourtant il reste dans notre roue, pas loin derrière. S'accroche. S'arrime. Se rapproche. Nous accoste. Nous dépasse - allègrement. File. Alors il n'est qu’étoile filante. Loin devant il s’évade, avec ce mental d'acier qui pousse aux performances extrêmes. Rien ne l'arrête. Pas même les articulations douloureuses qui prennent une sonnée à chaque pas sur ce bitume qui ne pardonne rien, surtout pas à celui qui attend sur les autres.
 

Dans l'effort de la course, cet homme gémit comme s'il était au lit avec sa conjoint, en position missionnaire non, il est en mission contre le chrono.


La course à pied est ce sport magnifique, en plein air et à pleins poumons chacun en profite. Ses limites n'existent pas. Il est no limit.  Le costume de celui qui pratique est à l'image de celui de l'armée: tout le monde est à la même. Ici, pas de classe, ni vestimentaire, ni stylé, pas de remontrance par rapport au déhanché de la course.  Bûcheron.  Avocat.  Paysan.  Vendeur.  Directeur.  La course est ce sport universel. Gratuit et ouvert à tous. Pour tous ceux qui aiment se faire du bien. Ou du mal.