Sacha Clément, journal de bord

Quelques aléas, vus d'ici et d'ailleurs

Sacha Clément, un journal de bord

Gorge et poche profondes

Au dessus de moi, des mains tournoient. 

Vingt doigts, quatre mains, deux personnes, entre elles une seule hiérarchie, fort bien établie, je le comprends très vite. 

Il est midi.  Mais ça bosse dru.

Ces mains s’entremêlent, agrippées à des ustensiles qui s'entrechoquent. Ça visse. Ça pilonne. Tout le monde est bien outillé – quant à moi très vite je suis oublié.

On aperçoit la marque de la montre; on espère que le temps passera vite. 


De ces mains, je suis à leur merci. Cliquetis, dans mon siège tout enfoui, c'est une accumulation de bruits: des mâchoires mécaniques qui tourbillonnent devant mes yeux; un outil piquette, le second gratouille, le troisième pilonne, entre-deux c’est l’union, mes traits sont plutôt forcés – après tout qui aime réellement se faire caresser la glotte?

À chacun son tour ces deux gens empiètent dans ma gueule béante, qui salive non pas de jubilation, mais d’ouverture sur soi. C'est gorge profonde, au sens propre.

Au préalable une aiguille m’avait déjà transpercé ; anesthésié je n'avais pas osé regarder.

Dès lors j'ouvre grand les yeux.

A défaut de pouvoir bouger, je dois bien m’égarer dans les regards d’au-dessus, ces êtres qui semblent tricoter avec tant d’ustensiles ingrats, l'œil clair voire rieur, le sourcil parfois circonflexe, un outil convexe qui prolonge un doigt qui peut être pompette.

Dix doigts, quatre mains, deux personnes, entre elles une seule hiérarchie.


Le premier de rang devise.  L’assistant fournit.  Car oui, la hiérarchie est toujours aussi claire.  Las, emprisonné sur son siège, vissé aux artères, il ne reste qu'une chose: observer.  On distingue la couleur des yeux du dessus. 

La forme des narines.

Les poignets sont-ils velus?

La pomme d’Adam goitreuse.  

Les lunettes.

Éventuellement la marque de la montre; on espère que le temps passera vite. 

Ce matérialisme entoure le masque médical qui ne fait ni peur, ni ne rassure.

En un tournemain, le chantier est terminé.

L'assistant s’en va sans crier gare. Le maître de céans m'explique son entreprise.

Dès lors je suis estomaqué.

Je reste coi.

Je me tais.

Je ferme la bouche.

Car le travail est si bien fait.  La procédure si bien expliquée.

Seule la facture de mon dentiste me restera au travers de la gorge.