Sacha Clément, journal de bord

Quelques aléas, vus d'ici et d'ailleurs

Sacha Clément, un journal de bord

Tous en salle

La salle de sport.

Y venir, c'est voir de tout, n'importe qui faire de tout et n'importe quoi, voire plus si entente. 

La salle de fitness. Ou de sport. The gym, dit-on en anglais. 

Il y a l'athlète pure souche, celui qui ne regarde que son compteur personnel: calories, kilomètres, tour/minutes; cet athlète n'écoute que son horloge interne: pulsations cardiaques et intimes, le souffle qui devient court en même temps que les chevauchées rétrécissent; il cravache, la tête dans le sac, les épaules recroquevillées, en ligne de mire: la performance. 

Ensuite, le troubadour. Lui ne se contente pas d'écouter son corps, il le regarde. Se reluque. Soulève trois haltères, lève le regard et dans le miroir, mate ses biceps, sourire blanc montre Blancpain, il remet les écouteurs Beats dans les oreilles, le cœur qui bat la chamade au moment d’engager la conversation avec le voisin de machine – pour peu que ce soit une demoiselle. Le cerveau est empli d'air, les triceps sont remplis d'air, mais surtout, il ne manquera jamais d'air au moment de rouler les mécaniques, son corps en est une belle, du moins le pense-t-il, il est là pour prendre l'air, somme toute, un bol d'amphétamines et l'affaire est dans le sac.

Même le comptable y trouve son compte. Feuilles plastifiées et minutieusement préparées.


Ensuite il y a le comptable. Il vient avec ses feuilles d'exercice, minutieusement préparées, minutieusement plastifiées, minutieusement posées à-même le sol. Les dispose sur son tapis de sol. Tout est écrit, prévu, des cases Excel imbriquées semaine par semaine, à la manière des points Weight Watchers. Et il distille: 10 sets de 10 pompes. 10 sets de 10 abdos. Trois fois chacun. Avant quatre séries de 30 secondes de gainage. Et de terminer par 30 minutes de cardio.

Sa montre lui dicte tout, beep au moment où les 500 calories sont brûlées, beep au moment de changer de rythme, le rythme est celui indiqué par son application Nike+, beep il repart au vestiaire, le sentiment de devoir accompli et de la calorie brûlée, le soir c'est deux parts de gâteau, pas plus quand même, on s'autorise un deuxième verre de pinard, mais pas plus, beep au-delà faut tout logger dans le tableau Excel avant d’aller faire dodo et d’être pile poil dans le troisième cycle avant le réveil, on aura fait une copie de tout ça dans Dropbox, la version pro car on protège ses données, 12 balles par mois c'est dans le budget, on limitera le sucre lors des prochaines courses, c'est mieux pour tout le monde, y compris le fiston qui doit passer des chips aux pommes.

Habillé dernier cri, la machine du designer se met non pas à ronronner, mais à hurler.


Et puis vient le créatif. Il est dans le design, se pointe à la salle à des heures impossibles, une fois le projet marketing pour la grosse corporation terminé, t-shirt Lacoste col en V, shorts Oakley ramenés d'un voyage aux îles Fidji, chaussures Nike fluo, dernier cri toujours, et sa machine se met non pas à ronronner, mais à hurler. Lui, il doit performer. Ne pas perdre une seule seconde – quelle outrecuidance ce serait de perdre du temps en forfanteries. Alors pas d'échauffement. Pas de préludes. Pas de préliminaires. C'est à fond, sur le tapis de course comme dans la vie. Il ne calcule pas, et regarde le comptable d'à-côté avec ses feuilles Excel comme un arriéré, se dit "qu’en 2015 les budgets ça n'existe plus", on grille tout, on ose, on fonce tête baissée, on échoue et on apprend, pour autant qu’on veuille être la prochaine Licorne. Il pédale, à fond. 90 tours-minutes durant les 7 premières, et puis on accélère, 100 tours, les pulsations cardiaques passent à 120, il fatigue un peu, les Watts prennent l'ascenseur, 220, on frise l'évanouissement, on se rappelle ne rien avoir mangé depuis la veille - la dizaine d'espresso ça ne compte pas, le seul calcul est celui lié à la prochaine bagnole de sport deux places, le bambin n'utilisera que le 4x4 de madame - alors on baisse la cadence, non pas gentiment mais d'un coup, stop, 45 minutes à 200% c'est suffisant, c'est comme dans la vie après-tout. 

Le soir, l'un ensile ses parts de gâteau. L'autre analyse ses parts de marchés. 


Pendant ce temps, le comptable nettoie sa machine, trois mouchoirs pour deux giclées de désinfectant. Et regarde le designer cravacher, "mais il est fou, par rapport à son poids, sa foulée est trop grande, ses genoux vont morfler, s'il à 32 ans aujourd'hui à 45 c'est l'arthrose à tous les coups, ah ces jeunes". Le comptable part à la douche, on est mercredi c'est donc shampoing et tout le tralala, épilation des poils naseaux, coton-tige vite fait, aftershave pourquoi pas, on change de slip et de chemise pour l'après-midi. 

Le designer fout le camp à son tour. Evite la case vestiaire et ses casiers insécurisés. Saute dans sa décapotable, la mèche au vent. Direction le boulot. La douche se fera sur place. 

Et puis la vie reprend. 

Le soir, l'un ensile ses parts de gâteau.

L'autre analyse ses parts de marchés.

Allez savoir qui fait quoi. 

Certains cravachent, certains performent, d'autres se reluqent.