Sacha Clément, journal de bord

Quelques aléas, vus d'ici et d'ailleurs

Sacha Clément, un journal de bord

Trauma

Ce n’est que lorsqu’on est parent.

Ce n’est que lorsqu’on est parent, que l’on peut y imaginer sa propre progéniture, que le traumatisme atteint l’insoutenable.

Cet instantané – un garçon mort-né ou presque, trois ou quatre ans pas plus – c’est avant tout le cliché du monde dans lequel on vit et dans lequel les migrants, eux, survivent.

Le miroir d’un monde de tourments. Le reflet d’une situation migratoire qui s’enlise. Qu’on ressasse. Qu’on débat. Qu’on tergiverse. Qu’on analyse, en même temps qu’on compte les morts.

T-shirt rouge, short bleu, face contre terre. L'enfant est mort. Il pourrait être un autre, il pourrait être le nôtre.

Egoïsme oblige, on ramène alors tout à sa propre personne, on se le dit ipso facto: le petit garçon de la photo pourrait être le nôtre.

Oui, il pourrait être un autre.

A le voir, gisant ainsi face contre terre, les bras ainsi posés, le dos ainsi cambré, ses petites jambes ainsi repliées, sa tête ainsi reposée, les yeux ainsi fermés, les mains ainsi ballantes, ses petites chaussures si solidement arrimées, on se dit que lui a finalement chaviré, avant de se noyer. Mort. Fini. Eteint. Décédé. On serait plutôt tenté de dire assassiné. Tué. Car condamné.

Oui, il est désormais dans un sommeil éternel.  

Oui, il aurait pu être un autre. Et dans un sommeil, paisible cette fois-ci.

Impossible de ne pas l’imaginer chez soi, ce petit homme, couché dans son petit lit, son petit corps dans un petit drap, dans une posture résolument identique, poste pour poste et membre pour membre. La vie en plus. Le souffle en plus. La chaleur en plus.

Ce garçon mort-né ou presque, trois ou quatre ans pas plus – c’est avant tout le cliché du monde dans lequel on vit et dans lequel les migrants, eux, survivent.

Mais aujourd’hui il n’est plus que cadavre. Il est désormais macchabé – mot lâche s’il en est, tant de consonnes, si laid à écrire, si moche à prononcer, le mot macchabé ne fait aucune distinction de race, d’âge ou de forme: il embaume les morts.

Cet être humain n’est plus un petit garçon ni un fils, il ne sera jamais un homme ni un papa: il était. Il fut.

On le conjugue au passé.

Le voilà mort.

Il n’est plus de ce monde, celui des hommes, caste qu’il devait rejoindre mais finalement, il passera aux astres directement. Un martyre. Qu’on espère parti pour un monde meilleur. Tout du moins parti pour la bonne cause. Pas pour rien. Ni pour les larmes qu’on verse devant sa photo, ni pour le sang qui coule dans son pays, qu’il rêvait de quitter pour un autre, meilleur ou tout du moins, moins pire.

On se l’imagine encore chez soi, ce petit, il serait là, dans d’autres rêves, moins terre à terre, plus ésotérique, les doux songes morphiques, le sable mortuaire de la plage serait alors remplacé par un matelas débonnaire. On l’imagine sans peine: là, le souffle court mais régulier, à attendre la choyée matinale de papa-maman.  Des parents qui approchent le pas feutré. Qui voient alors le petit arborer ce qu’il a de plus beau: son sourire au saut du lit. Le sourire du petit. Celui que ce cliché a éteint à tout jamais.

Cet être humain n’est plus un petit garçon ni un fils, il ne sera jamais un homme ni un papa: il était. Il fut. On le conjugue au passé. 

Observer cette photo, c’est regarder le monde dans le noir des yeux, l’intransigeance, l’horreur, l’inavouable vérité toute sauf mondaine, le dégoût remonte illico, la tristesse gagne, les larmes montent, mais comment en est-on arrivé là, damnation, enfer; dès lors on a honte d’être, fauteuil douillet du salon et canicule déplorée – d’ailleurs, ce gosse était-il suffisamment habillé pour faire la traversée? –; on gigote – d’ailleurs, cet enfant avait-il seulement une gigoteuse à la maison? – ; on fulmine – d’ailleurs, sa maison était-elle partie en feu, pour risquer une telle traversée?

On imagine sa maman qui l’a certainement nourri; on imagine son père qui l’a probablement éduqué; on peut l’imaginer musulman, protestant voire catholique qu’importe: il avait le droit à la vie. Son minimum vital a été bafoué.

Comme tant d’autres migrants, ce petit garçon aurait pu voyager par la gare, son petit frère sous le bras, une ville européenne comme transit. 

Mais par la force des choses, ce fut le bateau. Avec la mort comme terminus.

Ce petit bout d’affaire ne s’est pas tiré d’affaire.

Ce petit bonhomme n’est plus bon, ni homme. Sa mort doit néanmoins servir la bonne cause: à réveiller les consciences.