Sacha Clément, journal de bord

Quelques aléas, vus d'ici et d'ailleurs

Sacha Clément, un journal de bord

L'Erythréen (deuxième partie)

Deux mois après notre première rencontre, Kolok* est toujours parmi nous. Son français a progressé. Ses cheveux se sont raccourcis.  Il s'est affiné physiquement. Il s'est endurci musculairement. Il est désormais membre à part entière du contingent de l'équipe. Il a touché son équipement complet: training, k-way, survêtement, t-shirt d'échauffement. Autant de tenues qu'il porte fièrement, entraînement après entraînement, match après match, sortie après sortie, à chacune des quatre séances hebdomadaires qu'impose le football de 2e ligue vaudoise. 

Finalement, seul son sourire n'a pas changé. Il est toujours aussi resplendissant, magnifique et communicateur. 

[Relire la première partie ici]

Kolok a donc réussi sont "test" pour intégrer l'équipe. Seule disparité avec les autres joueurs du contingent: il montre clairement son amour pour la Suisse. Il l'adore, cette Suisse qui l'accueille. A chaque soir de grisaille ou de cramine, il porte un bonnet estampillé de croix blanches: "Suisse, Svizzera, Schweiz" lit-on sur son couvre-chef favori, "Hop Suisse, Hopp Schwiiz, Forza Svizzera".

Au sein de l'équipe, seule une poignée de joueurs ont le maillot helvétique dans leur armoire. Lui porte les armoiries du pays avec fierté. 

Finalement, seul son sourire n'a pas changé. Il est toujours aussi resplendissant, magnifique et communicateur. 

 

D'ailleurs, lorsque la Suisse reçoit l'Estonie en qualification de l'Euro 2016, il lance "faut gagner ce soir, pour rester dans le coup. Faut pas perdre contre l'Estonie!" Les autres joueurs de l'équipe sourient, c'est un peu la honte de supporter la Nati, "ah c'est l'Estonie ce soir?" disent-ils moqueurs, par contre les exploits du Barça, du Réal et de Chelsea ça c'est autre chose "t'as vu le geste de Messi a l'entraînement l'autre jour?"

Kolok est donc bien là. Il a désormais sa place au vestiaire. Aux matchs il porte le maillot numéro 16. Il s'est discrètement assis dans un coin du vestiaire. Et observe docilement tout ce qu'il s'y passe, à chacune de nos quatre rencontres hebdomadaires. 

Nous joueurs, on s'est habitué à le voir. Même s'il est discret, réservé, timide, sa présence est appréciée.

C'est qu'il ne rate pas un seul entraînement, Kolok. Jamais. Pas de mauvaise excuse ou de sieste à rallonge. Pas de bobo imaginaire ou de flémingite. Il est toujours là. Fidèle et travailleur. 

IL INCARNE UNE JOIE DE VIVRE. IL VIT DE JOIE. IL INCARNE LA VIE. 

 

[Relire la première partie ici]

Au fil du temps qui passe, il devient même apprécié de tous. On ne se lasse pas de sa présence. Lorsqu'on lui tend la main pour dire bonjour, il sourit alors inlassablement. De ça, on s'en lasse encore moins. On ne s'en lassera même jamais. 

Kolok, il n'intervient que très peu par la parole. Sa seule voix reste ce sourire fabuleux. Qui suffit amplement. 

Il incarne une joie de vivre. Il vit de joie. Il incarne la vie. 

Lui, le survivant. 

Il est arrivé en Suisse, c'était fin 2014. Il est arrivé en bateau. Il est un boat-people, donc. Appellation d'origine macabre, qui sous-entend tout, en particulier le pire, soit la mort. Son charnier devait être la mer Méditerranée. Mais il a réussi la traversée. Et porte donc l'étiquette de survivant. Pour la traversée, il a probablement été entassé avec d'autres humains. Certainement qu'il était empilé dans une embarcation chiche, immanquablement désuète et à peine flottante. Depuis l'embarcation, sa vie à lui flottait dans le vide. Elle ne tenait à rien, surtout pas à un amas de bois: "Certains passaient par-dessus bord. On savait qu'on ne les reverrait plus jamais", lance-t-il sobrement. Son sourire s'est quelque peu inversé. Replié. Il courbe dès lors presque l'échine. Il a même baissé la tête au moment d'évoquer ces souvenirs assassins. Des cauchemars inimaginables pour nous nantis suisses, baignés dans le bien-être terrestre. Pour lui, cette embarcation aquatique était la seule, l'unique échappatoire possible. Pour fuir un pays - son pays. Une nation "qui ne fait rien d'autre que la guerre". Mais il n'a pas fuit seul, il était accompagné de sa femme "oui, elle est avec moi au Centre, on est ensemble...". 

Lui, le survivant

 

Sa phrase reste en suspens. 

Trois petits points et il s'arrête là, comme ému. 

Il ne dira rien de plus. On n'insiste pas. Son seul statut WhatsApp en dit plus long que toute phrase superflue: "i love u my wife". On imagine donc qu'il lui doit énormément, à sa femme, éventuellement tout, peut-être même la vie. Ici en Suisse, son conjoint n'est souvent qu'excuse, "ce soir je sors pas les mecs je dois marquer des points ATP", ou "si je sors ce soir, ma femme pose ma valise devant la porte". 

Lui aime sa femme et l'assume. Nous on aime. A chacun ses problèmes. 

Au moment de continuer son histoire, son regard s'enfonce dans la nuit noire de cet arrière-pays vaudois qui a choisi de l'accueillir. "Arrivé en Italie, j'ai pris un train pour la Suisse, le premier train marqué Switzerland. A la frontière, un douanier me tombe dessus. Et là, ils m'envoient directement au Centre". 

Son regard se ravive alors. Sa tête se relève. Ses yeux s'éclairent, luminescents. 

 

Son regard se ravive alors. Sa tête se relève. Ses yeux s'éclairent, luminescents. 

Tout à coup, il devient affable. Loquace, il raconte "prendre des cours de français, trois fois par semaine à Lausanne". Il trouve ça exceptionnel, du jamais-vu érythréen. "Au centre, il n'y a rien que des Érythréens. Donc on ne parle pas le français. C'est dommage car du coup, on ne progresse pas, vu qu'on parle notre langue du pays". En l'occurrence l'arabe, qu'il maitrise parfaitement. 

Par pure assomption, on comprend qu'il aime vraiment cette Suisse qui l'accueille.

Beaucoup.

Passionnément.

On apprend que ses parents vivent à Berne. Qu'il a cinq frères et sœurs, répartis entre ici et le pays. Ici, il revit. Loin de la guerre, au pays. Loin des affiches de l'UDC. Il parle couramment l'arabe avec les quelques Tunisiens et Marocains de l'équipe. Pourtant, il est orthodoxe. Et boit de l'alcool. Il tète sa bière avec satisfaction, après les victoires. Il la savoure, sa bière, jamais seul, toujours avec l'équipe. Il est bien des nôtres. 

Au sein de l'équipe, seule une poignée de joueurs ont le maillot helvétique dans leur armoire. Lui porte les armoiries du pays avec fierté. 

 

"Ces 4h30 de cours de français, c'est vraiment bien. J'apprends vite, mais pas assez. D'ailleurs, faut que tu me parles en français (d'habitude nous conversons en anglais) maintenant," sourit-il si gentiment. 

Avec plaisir. 

En arrière-plan dans le vestiaire, on est interrompu par quelques universitaires, eux se plaignent d'un travail de diplôme a rendre a l'Uni le lendemain. 

Lui jubilerait rien qu'à l'idée de passer un test de français. 

A chacun ses problèmes. 

Les universitaires se plaignent d'un travail de diplôme à rendre; lui rêverait de pouvoir passer un examen de français: à chacun ses problèmes.

 

Comment vit-il, Kolok. On n'en sait rien, finalement. Ce qu'on sait cependant, c'est qu'il aime Daniel Sturridge, "mon héros!" lance-t-il avec ce sourire qu'on ne décrit plus. 

La première fois qu'on a vu Kolok porter le maillot de Liverpool estampillé Sturridge, c'était à un entraînement spécifique, basé sur le physique. Le coach nous distille une séance VMAX. Une boucle d'un kilomètre à parcourir, en moins de quatre minutes. Pas un. Pas deux. Pas trois. Mais quatre tours. Avec 30 secondes de récupération entre chaque ronde. 

Chaud devant. Kolok est derrière. 

Il hoquète. Transpire. Souffre. Mais ne se plaint pas. Jamais. Pas une seule fois on ne l'entendra râler. Il ne perdra pas un seul souffle dans la négativité. 

Même au moment de vomir. 

Appuyé contre un poteau, il dégueule. Crachote. Gerbe. Autant ses poumons que son manque d'entraînement. Mais il se relève pêle-mêle. Et repart pour les six sprints de cent mètres suivants, après les terribles quatre tours de piste. Le coach en rigole presque: "ce n’est pas le premier qui vomit après cet exercice, rassurez-vous". 

Il n'est certainement pas le dernier à vomir non plus, mais une chose est sûre, Kolok doit être le premier à ne rien dire.

Aucune plainte. Aucun aveu de faiblesse. Aucune raillerie. Rien. Il se relève et repart. Il est tombé pour mieux apprendre à se relever. 

Il a survécu à la Méditerranée. 

Il survivra facilement au VMAX. 

C'est qu'il a le moral, Kolok. Il a un sacré mental, Kolok. Ainsi, il gagne le respect de tout son monde. De tous les joueurs. 

Il hoquète. Transpire. Souffre. Mais ne se plaint pas.

 

Lorsqu'il est remplaçant, comme à chaque match désormais, il se tait. Ne se plaint pas. Regarde les autres et encourage. Après une défaite, il nous lance, droit dans les yeux, le regard sévère et déterminé: "je ne suis pas content." 

On pense alors qu'il va se plaindre, justement, de son manque de temps de jeu. Peut-être sommes-nous conditionné par ces joueurs qui persiflent de tout et en permanence, ou alors au premier revers personnel. Après tout, il n'a jamais réellement eu sa chance de jouer. Va-t-il oser se morfondre, réclamer ce temps de jeu que le coach refuse de lui offrir?

Mais il enchaine.

"L'équipe a bien travaillé. Mais ça n'a pas suffi. Faut qu'on soit meilleur samedi prochain."

Pour parler de l'équipe, il utilise le pronom "nous". 

Il est bien des nôtres. 

 

*Kolok, prénom d’emprunt

Kolok aime sa femme.  Et nous on aime ça.