Sacha Clément, journal de bord

Quelques aléas, vus d'ici et d'ailleurs

Sacha Clément, un journal de bord

Ceux qui s'attachent à tout

Il y a les conservateurs, ceux qui gardent tout, entreposent tout un peu partout, avec la même rengaine: "ça servira peut-être un jour".

Ils sont pragmatiques, fonctionnels, se servent du prétexte pour tout entasser, "après tout on sait jamais".

Et puis il y'a ceux qui s'attachent à tout. De manière émotive cette fois-ci. Même devenu trop vieux, lent, limité, démodé, voire désuet, il leur est difficile de jeter un objet d'affection.

Changer de téléphone portable, par exemple.

Appuyer sur ce foutu bouton rectangulaire pour endormir son iPhone à tout jamais, ô non, plutôt mourir.

Au moment de faire la copie de sauvegarde et des transférer les données anciennes sur son appareil flambant neuf, les souvenirs se superposent tout à coup.

Le smartphone est devenu un maelström des vies antérieures. On y trouve tout. Photos. Vidéos. Souvenirs.

On change d'iPhone tous les deux ans mais en attendant, au moment de faire le tri intérieur, on se rend compte de l'évolution du monde, du temps et des tendances. On se passe alors les photos en boucle. Et c'est la réminiscence du bonheur passé. Par chronologie, pendant que sauvegarde se fait, on y fait défiler les photos de vacances. Celles d'anniversaire. Celles de naissances. "oh, comme bébé a grandi!"; "oh, comme on avait trop bu ce soir-là"; "oh, comme c'était le bonheur les vacances; quand c'est qu'on retourne?"

Le téléphone est un miroitement du vécu. Un recenseur de bonheur. Il est un prolongement de sa poche. Il est le soi, in extenso. Un vivier des vies passées.

On aimerait bien s'y remettre, à cette satanée obsolescence programmée, pour une fois qu'on l'apprécierait... 

Dans ce foutu rectangle qu'on cache dans sa poche se dissimule tout de sa vie: données Facebook, Twitter ou Linkedin - autant d'applications qu'on s'était promis de ne jamais y succomber - c'était il y'a 18 mois.

Mais les temps changent.

D'ailleurs, que serons-nous dans deux ans?

Pendant qu'on tergiverse, qu'on philosophe sur son future, la sauvegarde des données est terminée. L'iPhone devenu trop vieux a passé sa carte SIM au nouveau tout neuf.

On peut tourner la page.

Passer à la suite.

Se plonger dans le neuf.

Et jeter l'ancien appareil.

Mais pour les émotifs, tout se complique alors.

L'ancien appareil est là, dans les mains.

Il ne répond plus de rien, car on l'a débranché de son système nerveux, sa carte SIM.

Il n'a plus de raison d'être.

On peut donc l'éteindre à tout jamais.

On regarde alors ses courbes, arrondies, vieillottes. On le compare au nouvel iPhone, son allure carrée, modelée au goût du jour.

L'iPhone qui a tant vécu fait vieux, dépassé. Mais impossible de l'éteindre. De lui couper le caquet. Il n'a plus de carte SIM, ne capte plus rien; mais l'éteindre est impossible, le truchement du cœur qui fouette; appuyer sur ce foutu bouton rectangulaire pour l'endormir à tout jamais, ô non, plutôt mourir. L'éteindre pour toujours c'est se donner soi-même une petite mort.

Il suffit d'appuyer sur le satané bouton, l'espace de quelques secondes et tout sera fini, terminé, on pourra ranger l'ardoise au placard.

Vu qu’on n’y arrive pas seul, on doit chercher une alternative pour ne pas l'exécuter soi-même, cet iPhone.

La batterie se videra, et il s'éteindra tout seul.  Loin des yeux loin du coeur.

Il y'a bien sûr l'obsolescence programmée. Qui le condamnera à tout jamais, plus tôt que tard, mais en attendant, on aimerait bien s'y remettre, à cette satanée obsolescence programmée, pour une fois qu'on l'apprécierait... 

Au moins la mise à mort lui sera imputable, pas besoin de le mettre à mort soi-même...

Alors on le pose dans un tiroir. Mais sans l'éteindre.

La batterie se videra, et il s'éteindra tout seul - loin des yeux loin du cœur.

Mais l'iPhone vieux, on le garde dans le tiroir, sans l'éteindre. Et on ne le jette pas, car "on se sait jamais" et "peut-être qu'il sévira plus tard". Et on lui sourit, presque une excuse.

Impossible de l'éteindre soi-même.  On fait alors appel à l'obsolescence programmée.