Sacha Clément, journal de bord

Quelques aléas, vus d'ici et d'ailleurs

Sacha Clément, un journal de bord

Lisez mon regard

L'autre soir, une accointance me l'avoue fissa, sans rechigner: "tes textes et articles, je ne les lis pas, ils ne font pas partie de mon style, et ne sont donc pas dans mes habitudes de lecture". Cette sincérité me fait du bien, elle renforce le sentiment qui a toujours été mien: je n'écris pas vraiment pour être lu (égoïsme), mais j'écris pour me faire plaisir (onanisme). 

Cet ami caractérise probablement la majorité des gens de mon entourage, il aura dit bien haut ce que tout le monde pense tout bas. Ses dires représentent exactement ce que le lecteur d'aujourd'hui veut à tout prix, à tout moment et pour tous ses usages. Des textes clairs, nets, sans ambiguïté mais postés avec discernement, du droit-au-but, du succinct, du préformaté à la manière d'une dépêche d'agence: une intro, une photo, des infos. Et éventuellement une conclusion, pour autant qu'elle soit scientifique et appuyée. 

O diable les digressions, les oxymores, les métaphores et les anaphores. 

Indirectement, cet ami a paraphrasé l'adage pragmatique qui sermonne tout à fait: il faut écrire pour être lu, non pas écrire pour se faire plaisir. 

Sur Federer, il préfèrera lire:

"Federer a une planification parfaite

Plutôt que la merveille de Christian Despont: 

"Federer, personnage reglo dans une vie réglée, l'ordre des choses calibrées comme un tableau Excel, et encore sa planification à trois mois ferait-elle passer un tableau Excel pour du Picasso."

Sur l'intensité d'un regard, ce même ami préfèrera lire:

"Ses yeux bleus étaient magnifiques"

Plutôt que le sublime de Jean-Pierre Rochat:

"La beauté de ses yeux immenses, des océans, bleus, mais bleu lavé, bleu pâle, pas comme l'océan, un bleu pâle de fond de piscine à travers l'eau, je vais tout près, mets les doigts dans l'eau, je sais me retenir, calme et inodore."

À chacun ses habitudes de lecture. Certains préfèreront du Dan Brown à Balzac. Et c'est tant mieux. Ainsi va la démocratie de l'esprit. Du moment que l'acédie ne pointe jamais son nez dans le monde littéraire, tout le monde en aura pour son compte. A commencer par moi.  Et mon ami.