Sacha Clément, journal de bord

Quelques aléas, vus d'ici et d'ailleurs

Sacha Clément, un journal de bord

Mort d'homme il y eut

"Y'a pas mort d'homme."

Au boulot, on utilise l'expression ici et là, pour dédramatiser le ralentissement soudain d'un projet qui n'affectera la vie de personne, hormis une horde de fonctionnaires débonnaires.  

Devant sa télé et derrière une (énième) déconvenue de Roger devant Rafa, on utilise l'expression pour apaiser une défaite qu'on qualifie, pourtant, de mortifiante. 

"Il n'y a pas mort d'homme", se répète-t-on alors, dans ces moments d'effondrement sportivo-professionnels. 

Seulement voilà, cette fois-ci, il y'a bien eu mort d'homme.

Yverdon-les-Bains. Le 16 janvier 2014. Dans la rue. À même les passants. 

Une échauffourée. 

Un coup de poing. 

Une chute. 

Un mort. 

Et là, dans les discussions, le ton change. Ça baisse du regard. On pèse ses mots comme on compte ses sous, méticuleusement. Choix des mots.  Mots choisis. 

Surtout lorsque l'on connaît l'accusé. Un jeune homme timide. Souriant. Inoffensif. Discret. Le fils d’un ami. Qui était au mauvais endroit au mauvais moment, tout comme l'était la malheureuse victime.

La sonnerie du téléphone nous extrait de nos sombres pensées. Un journaliste de l'Illustré. Qui aimerait en savoir plus sur l'accusé. Comment était-il? Son comportement? Sa manière d'être? Ses rêves? Ses hobbies? Ses passions?

Sa vie, quoi. 

Les mots que le journaliste parvient péniblement à nous extraire sont laconiques, pour ne pas dire brefs, limite inaudibles. On s'en tient au strict minimum.

"Oui. Non. Je ne sais pas."

Pour les assomptions, pas de place. Pour les atermoiements, encore moins. On ne dira rien de plus. Car les mauvaises interprétations, non merci. L'Illustré, ce n'est pas l'imbuvable 20 Minutes, mais quand même. On s'en tiendra aux faits.

"Je ne sais pas. Non. Aucune idée. Oui. Désolé. Au revoir."

On a envie de balayer cette conversation en touche. On a envie de revenir dans le temps, repenser à son projet qui traîne; ressasser la défaite de Federer, et puis se murmurer: "bah, y a pas mort d'homme non plus".

Sauf que là, on n'est ni dans un bureau à l'odeur de transpiration, encore moins à se morfondre d'une défaite qui n'a désormais plus rien de mortifiante.

Car cette fois-ci, mort d’homme il y a eu.

 

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