Sacha Clément, journal de bord

Quelques aléas, vus d'ici et d'ailleurs

Sacha Clément, un journal de bord

Albino Bencivenga, le Roi des rois

A Champvent, nous l'avons très vite baptisé le Roi.  Albino Bencivenga est au club depuis 2006. Avant, c'était Yverdon-Sport, SR Delémont, AC Bellinzone, Echallens ou encore le FC Savoia. Il est le meilleur buteur vaudois depuis la nuit des temps. Plus de 330 buts en carrière.  Portrait d'un homme illuminé par le talent. 

Ecce Homo! Ainsi hurla Ponce Pilate lorsqu'il présenta l’enfant roi, Jésus Christ, à la foule en délire, un soir d'été à Jérusalem.

Ecce Homo, "voici l'homme", en français dans le texte.

Deux mille ans plus tard, un soir d'été brûlant et devant une poignée de coéquipiers médusés, Jean-Daniel Tharin aurait pu crier voici l'homme à son tour.

Albino Bencivenga débarquait ainsi au FC Champvent, le Roi arrivait, le miracle personnifié était intronisé, le maître prenait la tunique du modeste club Nord-vaudois. S'écrit alors la plus belle page de l'histoire du football chanvannais. Ni plus, ni moins.

Les rêves de grandeur

Plus de 220 buts plus tard, Albino porte toujours le chandail chanvannais. Autour de l’ivresse d’une petite bière et après un match où il encore fait tourner la tête de ses adversaires, le maître ressasse ses mémoires, s’extirpe de sa timidité apparente, et confie son passé dans les arcanes du pouvoir: "Jouer contre le Real de Madrid en 1996, c'était certainement mon plus beau souvenir en tant que joueur.  J’évoluais alors à Yverdon et en face de nous, il y'avait des joueurs de la trempe de Clarence Seedorf, Davor Suker, Fernando Hierro. C’était surréel. Pour l’anecdote, on a pris 3-1, mais ça reste secondaire. Sur le banc de touche, il y’avait un certain Fabio Capello, je n'avais d'yeux que pour lui." explique-t-il les étoiles dans les yeux, à moins que ça ne soit le contraire, les stars madrilènes qui se pavanent dans sa tête aujourd’hui encore, des souvenirs célestes pour un joueur lui-même devenu divin.

Il enchaîne: "Quelques années plus tard lorsque je jouais à Bellinzone, on avait reçu le Genoa – 9 fois champion d’Italie, quand même. Là, j’enfile un but, et on gagne 2-0. L’extase. Ce n’était bien sûr qu’un match de présaison, mais quand même, j’en suis extrêmement fier." Albino Bencivenga se souvient encore de l’année 2001 comme d’hier, de cette saison tessinoise comme de la plupart des 330 buts qu’il a inscrits au cours de sa glorieuse carrière.

Le Roi fait partie de la caste des buteurs qui compte ses pions, il est capable de détailler ses buts les plus lointains comme les plus proches, les importants autant que les insignifiants, les merveilles comme les laids; un extrait lui vient naturellement à l’esprit: "justement, le seul but que je marque en Ligue Nationale A, c’était avec Yverdon-Sport en 1999. Le ballon ne touche même pas le filet! Il a à peine franchi la ligne…"

A YS (18 buts), sous les ordres de Lucien Favre

Jeune et prometteur, ambitieux et téméraire, l’heure de faire des choix bat son plein, tic-tac tic-tac, la carrière n'attendra pas, rester en Ligue Nationale A avec Yverdon-Sports, faire du banc pour que son propre égo règne; ou partir pour s’assouvir, chercher ce fameux temps de jeu propice au développement personnel, et pour que sa propre volonté soit faite? "Lucien Favre me disait toujours, reste à Yverdon, fais-toi les os ici. Je suis resté une année supplémentaire, mais je n’ai jamais eu beaucoup de minutes pour me montrer. J’avais quand même été meilleur buteur du Tour de relégation en LNB deux années auparavant, avec 12 goals. Mais je n’arrivais tout simplement pas à gagner la confiance de Lucien Favre en LNA. Il a été un excellent entraîneur, mais je voulais jouer régulièrement, j’ai donc décidé de partir." YS, 18 buts entre 1997 et 2000, entre la Ligue Nationale A et la LNB, pas tant de temps de jeu, mais déjà un finisseur patenté.

Et puis le départ, par amour du jeu

Selon son agent John Dario, sa valeur sur le marché avoisinait alors les 435,000.- CHF. "Quand on m’a annoncé ma valeur, j’étais un peu déçu. Non pas pour le montant en soi, qui représentait beaucoup d’argent, mais parce qu’autour de moi, j’entendais des montants de transferts faramineux pour d’autres joueurs et je me disais que finalement, à bien y réfléchir, je ne valais pas grand-chose!" La Ligue Nationale A attendra, il fallait désormais s’aguerrir en LNB, donner tort à ce Ponce Pilate intérieur, celui qui promettait la croix et la bannière pour atteindre l’échelon suprême en Suisse.

Direction Delémont, où Heinz Hermann le veut absolument. Le Jura, une nouvelle terre fertile, l’instinct du Roi Bencivenga déjà frappe les esprits et les buts adverses: 11 goals, quasiment tous inscrits lors du premier tour.

A peine six mois après l’arrivée de l’homme-roi, Heinz Hermann est remplacé par Michel Renquin, "un fou". L’amour ne sera jamais réciproque et rebelote, il faut chercher la grâce ailleurs, voilà que l’enfer du foot lui fait un premier clin d’œil en guise d’avertissement. "Après Delémont, je me suis retrouvé au FC Savoia, en Série C italienne. Jouer en Italie, ça représentait quelque chose pour moi. Savoia, c’est vers Naples, c’est chaud, et ma foi là-bas, on avait carrément interdiction de sortir de l’hôtel. Je me souviens encore parfaitement du capitaine, un certain Sbrizzi. Un jour, il m’avait dit: c’est la jungle ici au Sud, toi, tu dois aller jouer au Nord. Je te donne un conseil, cherche un club ailleurs. L’atmosphère était pesante là-bas, et puis bon, le club a finalement fait faillite."

Un passage en Série C italienne, dans l'enfer napolitain

Du coup, retour à la case suisse, le coach Dellacasa l’attend pour deux ans à Bellinzona, tandis que Kriens lui avait proposé un contrat similaire. L’expérience italienne de Savoia lui vaut un passage dans les coulisses du mal, les non-dits du foot qui surgissent, la vérité crasse d’un monde guindé à la performance ultime. "On nous filait des pastilles bizarres. Avec ces trucs, on n’était jamais fatigués… On pouvait courir, courir, sans jamais se fatiguer. Même la nuit, ça turbinait. Franchement, ça m’a foutu les boules, je me demandais comment mon corps pouvait accepter un tel traitement, c’était intenable." Lui s’en tiendra là, la santé avant tout, la vie est longue, les buts n’attendront pas, certains de ses coéquipiers poussaient même le plaisir à d’autres entournures : "Je voyais des joueurs se piquer les cuisses. C’était trop."

Après son essai avorté au FC Savoia en Italie, le livre d'Albino s'écrit à la page des hommes. Les joueurs qui l’ont marqué en tant que mentors ou adversaires, ces footballeurs si doués tombés dans l’anonymat, ou qui ont grandi dans la gloire. "Ludovic Magnin par exemple. Au départ, à YS, c’était un des joueurs les plus limités de l’équipe, pour ne pas dire le plus faible.  Mais il était gaucher.  Et c’était un bourreau de travail, il n’arrêtait pas. Un vrai cheval de course. Quand je repense à sa carrière aujourd'hui, sachant que c’est le seul qui est devenu professionnel, ça me fait sourire."

Un passage à la... natation

Les regrets, justement. En a-t-il seulement, le Roi de Champvent? Aurait-il pu devenir le Roi d’ailleurs, à des niveaux supérieurs? "J’aurais éventuellement voulu faire davantage de Ligue Nationale B, oui. Mais à chaque fois que j’arrivais dans un club qui voulait de moi, je commençais à marquer des buts et mon territoire, et voilà que l’entraîneur changeait, ce n’était jamais facile."  Et c’est là peu dire. A Bellinzone, c’est Paul Schönwetter qui le fait venir.  Peu après, Gianni Dellacasa prend le relais, jamais pour le meilleur, toujours pour le pire. "On s’est presque battu à l’entraînement… Il n’arrêtait pas de me provoquer, et j’ai pété un câble.  Du coup, j’étais privé d’entraînement, et Dellacasa m’a mis à la… natation!  A cette période, mes proches me manquaient, et avec le décès de ma maman quelques années auparavant, ça commençait à devenir difficile sur le plan personnel."

Il se repose alors sur son alliée de toujours, son soutien le plus fervent, son plus fidèle supporter: sa femme. "Elle m’a toujours soutenu, dans tout ce que j’ai fait au niveau du foot. Elle m'a toujours encouragé à suivre mon instinct et à poursuivre mes rêves. Je lui dois énormément. Sans elle, je ne sais pas ce que je serais devenu. Je lui suis très reconnaissant pour tout ce qu’elle a fait pour moi."

A Champvent, on apprécie l'homme autant que le joueur, c'est dire

Les rois ont souvent la réputation salace, sulfureuse et hautaine. Le Roi Bencivenga en est le contrepied parfait. À Champvent, l’homme est autant apprécié que le joueur, sa manière d’être plait, sa politesse charme, son comportement implore le respect. Pas une seule fois a-t-il démontré la moindre supériorité ou condescendance, tandis que son talent aurait pu l’y conduire. Trouver des défauts au Roi, c’est chercher la bête, c’est accepter de se retrouver en face du gendre idéal, le sens du but en plus.

"Après Bellinzone, je suis revenu dans la région, à Echallens, pour être plus près de mes proches et de ma famille." Albino Bencivenga reprend son histoire là où il l’avait laissée, en enfilant les pions, match après match, saison après saison. 30 buts à Echallens, pour deux saisons de 1e ligue.

Le Roi, une oeuvre d'art

Regarder Bencigol à l’œuvre, c’est se planter devant un tableau sublime, regarder le chef d’œuvre à l’œuvre. S’envoler dans les songes du merveilleux. Il est le bonheur en mouvement. La quintessence du beau. Jamais un geste n’est forcé, rien n’est jamais superflu. La grâce domine. L’esthète Bencivenga se déambule sur le rectangle vert, gracile, l’art du contre-pied, la force de frappe, la vision du jeu. Le Roi est un amoureux du jeu, dans son plus simple appareil: "En LNA ou en 3e ligue, marquer un but, c’est un sentiment de transe! Je joue tout le temps pour gagner, c’est mon grand plaisir. J’ai parfois une sale gueule (sic) sur le terrain, mais c’est toujours pour essayer de pousser mes coéquipiers quand je sens qu'ils peuvent être meilleurs."

Et lui, l'abonné aux goals, le serial buteur, celui qui marque en une saison ce que peu atteignent en une carrière, quelle est sa relation avec le but? Il a cet instinct primaire, presque bestial, de continuellement chercher la jubilation du geste final. "Ah, justement, parlons-en: les joueurs qui disent préférer faire une passe de but que de marquer eux-mêmes, j’ai quand même de la peine à y croire…" Albino leader, Bencivenga meneur, le Roi qui marque et qui fait marquer.

Il est un authentique amoureux du jeu, celui qui n’a jamais voulu mettre du beurre footballistique dans ses épinards, l’argent n’étant jamais son moteur: "Depuis que je suis à Champvent, avec toutes les offres que j’ai eues, j’aurais facilement obtenu les fonds propres pour construire une maison! Mais j’ai toujours refusé. Je me sens bien ici, c’est une vraie famille que je ne peux quitter. Autour de moi, j’ai beau expliquer que je ne touche pas un centime du club et que je paie mes cotisations chaque année, personne ne me croit. Oui, Jean-Daniel Tharin m’a engagé dans son entreprise, mais j’y étais déjà en 2004 lorsque je jouais à Champagne, donc deux ans avant de venir à Champvent."

Son salaire dans le foot

De l’argent justement, parlons-en. Et cash. To de go, Albino dévoile: 15,000.- par année à Echallens en 1e ligue, 4300.- en LNB, et 20,000.- en LNA à Yverdon. Point barre. A la ligne. "Bon, quand j’étais à Bellinzona, j’ai reçu des offres de 1e ligue. Et c’était 4,500.- par mois au noir, avec voiture et appartement. J'ai fait d'autres choix que ceux de l'argent. Et ce depuis le début."

Le football est un sport d’équipe, où l’esprit de groupe est vecteur de succès. Le football est une école de vie, qui immisce les règles de son existence. Au rayon du souvenir des plus anciens, l’homme-Roi a quelques souvenirs cocasses. "A Yverdon, Beat Sutter était vraiment impressionnant comme joueur, vraiment un cran au-dessus des autres. Après l’entraînement, il me criait souvent, eh gamin, cire-moi mes chaussures. Sans rechigner, je les prenais, et je le faisais. De toute façon, je n’avais pas intérêt à dire non..." Bernt Haas, gouailleur: "Lui, il m’a foutu le doigt dans le cul quand j’étais dans un mur!" Et puis le souvenir d’Alexander Frei: "Lors d’un Yverdon – Lucerne, on s’échauffait l’un à côté de l’autre, en même temps. On piaffait d’impatience, on voulait entrer sur le terrain. Là encore, quand je vois son parcours depuis…" Et puis Petar Aleksandrov, dans la lignée des têtes brûlées: "Quand il jouait à Aarau, j’ai l’ai vu dans le bus d’équipe fumer des clopes et boire de l’alcool. A part ça, il était sympa (sourires). Et qu’est-ce qu’il était fort." Sans oublier un petit mot pour son mentor, Leandro, 51 buts en 85 matchs à Yverdon: "Quel joueur. J’ai énormément appris de lui, il m’a tellement transmis de choses.  Je lui en dois beaucoup. A chaque fois qu'il revient a Yverdon, on se voit pour discuter du foot et de la vie."

Albino et le Milan AC

Dans la vie du Roi, il y'a la famille, le foot et l'AC Milan. D'où lui vient la passion des rossoneri? Tout naturellement. "J'ai toujours supporté l'AC Milan, il n'y a pas 36,000 explications à donner. Ce sont mes couleurs, presque mon sang. Quand j'étais à Bellinzone, j'avais pris l'abonnement saison, et j'étais très souvent à San Siro. Shevchenko, c'est un peu mon idole." Ceux qui ont déjà côtoyé Albino à San Siro le savent: l'homme est comme possédé dans les travées de Giuseppe Meazza. Les yeux révulsés, le regard impénétrable, il se métamorphose en pantomime habité par une passion iconoclaste. L'homme timide se transforme en véritable bête.

Albino et ses mimiques

On pourrait parler encore des heures avec le Roi, il a tant de choses et d’anecdotes à partager, tant à donner. Il reste un homme comme les autres. Il a ses habitudes de footballeur, propres et simplettes, ses mimiques superstitieuses: à chaque moment de doute, à chaque geste raté, même rare, il se recoiffe délicatement, pousse ses cheveux derrière ses oreilles, par réflexe. À chaque passage à vide, même sommaire, l'instinct du buteur qui fuit l'espace de quelques matchs, le voilà qui change de chaussures, on rachète une paire en vitesse, et on repart pour une trentaine de buts. Un homme comme les autres, Monsieur Bencivenga, superstitieux s'il vous plaît.

Père de deux garçons, on demande au Roi ce qu’il pense de sa propre carrière, s’il aimerait voir ses petits princes suivre sa trace. Il répond laconiquement, "s’ils peuvent faire une petite carrière comme la mienne, je serais déjà fier." Il n’empêche, on devine dans sa voix candide, vibrante, les yeux levés vers le ciel que oui, Albino Bencivenga aurait pu jouer plus haut. Qu’il a quelques regrets ici et là. Nous, on en est persuadé: avec un tel pied droit, un tel pied gauche, une telle vista, un sens du but si inné, une telle mentalité de gagneur, oui, Albigol aurait dû jouer plus haut, titiller le très haut niveau.

Et alors, s'il avait joué ailleurs? 

"Ecce homo!" se serait alors écrié le Président d’un club renommé, non pas sous un soleil d’été brûlant, mais plutôt dans une salle de presse climatisée, devant un parterre de journalistes accrédités.

Et certainement que le Roi aurait écrit l’un des plus belles pages d'un club autrement plus huppé.

Et le FC Champvent, il serait où dans tout ça, sans son Roi?

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Nom: Bencivenga
Prénom: Albino
Date Naissance: 04.11.1978
Statut: Roi
Etat-Civil: Marié, deux enfants

97-98 - LNB - Yverdon-Sport (12 buts)
98-99 - LNB - Yverdon-Sport (5)
99-00 - LNA - Yverdon-Sport (1)
00-01 - LNB - SR Delémont (11)
01-02 - LNB - AC Bellinzone (7)
02-03 - 1er Ligue - FC Echallens (17)
03-04 - 1er Ligue - FC Echallens (13)
04-05 - 2e Inter - FC Champagne (22)
05-06 - 1er Ligue - FC Echallens (10)
06-07 - 3e Ligue - FC Champvent (46)
07-08 - 2e Ligue - FC Champvent (20)
08-09 - 2e Ligue - FC Champvent (20)
09-10 - 2e Ligue - FC Champvent (42)
10-11 - 2e Ligue - FC Champvent (36)
11-12 - 2e Ligue - FC Champvent (34)
11-12 - 1er Ligue - Yverdon-Sport (1)
12-13 - 2e Ligue - FC Champvent (30)