Sacha Clément, journal de bord

Quelques aléas, vus d'ici et d'ailleurs

Sacha Clément, un journal de bord

Le savant montre les étoiles, le fou regarde le doigt

*Journal de bord, d'un employé d'une entreprise du SMI. 

Dans la salle de conférence d’une multinationale, deux fois l’an, le personnel se retrouve gaiement pour s’auto-congratuler: on parlera des résultats en hausse, des bénéfices en augmentation, des dividendes grossis pour des actionnaires qu’on ne connaîtra finalement jamais, mais aussi pour observer docilement les égos épaissis des pontes de la direction.

À cette réunion semestrielle, tout le petit monde s’installe dans l’immense auditoire. Le petit peuple à gauche. Et les grosses nuques à droite.  Sans coïncidence politique aucune, bien sûr, tout ce monde se réparti naturellement et par habitude, par classe mais sans se classer hiérarchiquement. Le petit n'ose pas approcher la grosse nuque; le gros ne se mélange pas à la populace.

A gauche la populace; à droite les pontes. Rien de politique pourtant

A main gauche et dans l’auditoire, les gens dudit petit peuple se mélangent, histoire de faire bonne façon, montrer qu’on agrémente son réseau, une tendance si tendance au sein des corporations modernes.  On discute du temps.  On évoque la météo.  Sont assis ici ceux qui regardent le doigt et obéissent à l’œil.

Le CEO débute alors son speech, le doigt qui montre les résultats financiers.  Assis docilement, ça ne bouge alors plus d’un pouce à gauche: on se tait, on attend, on écoute, on suit le doigt.  Surtout, on sourit et on opine du chef lorsque le regard du CEO croise le sien, de manière bien impromptue.

De l’autre côté de l’auditoire, les caciques.  Les gérontes.  Les grosses nuques et leurs grosses montres.  Les gros égos et les grosses responsabilités.  Les hommes au pouvoir.  Les femmes décideuses.  Ils chuchotent entre eux.  Avec des sourires resplendissants. Ils se piaffent parmi.  On n’écoute le discours du CEO que d’une oreille, on connaît déjà les chiffres, on a déjà sabré le champagne lors de l’Executive Committee Meeting de la semaine dernière. On se frotte plutôt les mains en imaginant la prime qui attend secrètement, on pourra enfin rénover la piscine de la résidence secondaire.

La (mauvaise) blague du CEO: elle fait rire tout le monde

Tout d’un coup, hop, une blague du CEO étrenne l’auditoire. Même placide et futile, le gag provoque l’ire générale, et voilà que tout le monde rit courtoisement, sourit béatement, ô les suiveurs, ô les lèche-bottes, ô les singes. A gauche on sourit jaune mais on se dit, il est si humain notre CEO, il arrive même à lancer des blagues en annonçant les résultats financiers de l’entreprise.

Du côté droite de la salle, on se dit qu’il est quand même très humain ce CEO, on a bien fait de l'élire, il double notre prime, il réussit même à en offrir une modeste partie au staff, ce n’est pas grand-chose mais c’est déjà généreux, on pourrait croire qu’il est de gauche, ou qu’il serait capable de s’y assoir ici-même, un soir de bonne fortune.

Le patron poursuit ses palabres devant une assistance assidue.  A gauche on hoche la tête, il faut se faire bien voir.  A droite on sourit encore, il faut bien se faire voir.

Avant la fameuse session des questions-réponses, le boss lance une énième boutade, qui malgré toute sa platitude fait toujours rire à droite comme à gauche, on force encore le sourire et on acquiesce: qu’est-ce qu’il est bon ce CEO.

Le directeur financier, ce CFO aux besicles épaisses prend alors la parole. Il rajoute sa couche personnelle, il encense tout le monde pour le fabuleux travail, si assidu, si téméraire, celui qui permet de dégager de bénéfices substantiels.  Il ne fait que retranscrire les propos du boss en d’autres mots, il paraphrase carrément, mais qu’importe, que sa redondance soit pardonnée, on applaudit et on sourit, on hoche la tête et on opine au chef, après tout, il fait partie des décideurs qui nous offrent un généreux bonus.

La (bonne) parole du sous-fifre: elle énerve tout le monde 

Et puis soudain, un modeste sous-fifre sis à gauche de l’auditoire ose.  Il prend le micro, et demande gauchement au CEO comment l’entreprise fera face à la menace chinoise; comment la corporation va se prémunir face aux obliques de la crise; si la cellule R&D gagnera son procès d’avec la concurrence.  Ses question ont ça de pertinent, il n’empêche, il fait perdre son temps à tout son monde, à gauche comme à droite.  A gauche on veut aller prendre sa pause de midi; à droite on doit appeler le piscinier pour la réparation; à gauche on n’hoche plus de haut en bas, mais de gauche à droite.  On râle.  On rouspète.  Il faut toujours qu’il se fasse remarquer, celui-là.  Il nous fait perdre notre temps.

Le CEO répond très brièvement, évite les questions en se tordant de circonspections, et termine en glissant une énième petite plaisanterie.  La galerie se marre, hilare, elle sourit, rigole de la boutade du CEO, tout en regardant de coin le sous-fifre qui a osé leur faire perdre leur précieux temps de pause.

Les savants assis à droite ont donc beau montrer des étoiles de la supercherie, on les respectera toujours béatement.

Quant au fou sis à gauche, il regardera toujours le doigt.

Ô le suiveur.

Ô le lèche-botte.

Ô le singe.

Et celui qui sortira du droit chemin, ses collègues le regarderont de coin.

Avec le doigt accusateur.