Sacha Clément, journal de bord

Quelques aléas, vus d'ici et d'ailleurs

Sacha Clément, un journal de bord

Ivre de café

C’est l’histoire d’une graine, suavement gustative. Chauffée à blanc, elle enivre l’assistance d’une odeur goulue, parfaitement jouissive, cette odeur appelle à la déraison, culte enivrant, coït de la boisson, onanisme des papilles, on se bouscule pour la graine, on se tue pour la graine; la graine dope ensuite le travailleur lamba, bénéficie sa créativité, booste l’extraversion.

Le café.  Petite graine, grandeur planétaire.  2.25 milliards de tasses englouties chaque… jour.  Il est produit au Sud, mais consommé au Nord - les pays dits industrialisés boivent le 70 % du café produit dans le monde.

Le khawa, comme l’avaient si magnifiquement baptisé de quelconques moines yéménites, dans une lointaine époque d’autrefois, peut-être fut-ce jadis, éventuellement naguère, Wikipédia parle du XIIe siècle. 

Le caoua, dixit communément le bobo citadin, vite en vitesse un café, il le consommera un peu partout et sous toutes ses moulures: un espresso dans un caboulot ringard; un café au lait au bistro campagnard; le promeneur retournera sa veste et s’engouffrera dans le Palace d’à-côté, le renversé y sera certes plus sélecte, son prix au moins tout autant.

On l’appelle aussi Le Cavalier noir tant il est mystérieux, sombrement efficace.  Il se conjugue sous tous les arômes, du jus de chaussette au nectar. Il se prépare en instantané ou par décoction, par infusion ou en lixiviation. Il prend aussi ses aises, en percolation à l’italienne ou en Irish Coffee alcoolique.

Si le travailleur lambda était un sportif contraint au contrôle anti-dopage, il serait exclu de tout. Viré. Evincé. Raus. Qui ne carbure pas à l’effluve magique? "Je bois une quinzaine de ristrettos par jour" m’avoue un collègue inhibé, excité par la graine magique.  

Dans l'entreprise, la machine à café est le lieu de rencontre absolu. Le matin elle tourbillonne, les collègues s’y ruent comme sur leur premier amour, qui l’est incontestablement en ces matins difficiles.  On y soigne sa gueule de bois, éventuellement sa flémingite.  La machine mout le grain à intervalles régulières, les discussions bouillonnent en conséquence.

Et chacun retourne à son poste, le cerveau qui palpite à la caféine, les idées qui arrivent au moins aussi rapidement que les battements d'un coeur accéléré. En attendant la rechute. Et puis le prochain café.

Le khawa. En langage yéménite: "ce qui ravit et incite à l’envol". Vous en reprendrez bien une tasse?