Sacha Clément, journal de bord

Quelques aléas, vus d'ici et d'ailleurs

Sacha Clément, un journal de bord

La Premiership est morte, rendez le foot aux Anglais

Article paru sur cartonrouge.ch.  Papier complet, avec commentaires, c'est à voir ici.

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Le football anglais, on aime ou on n'aime pas. On adore ou on abhorre. Cette réputation salace du boum badaboum, en avant les dégagements étiquetés kick and rush, les tacles sont terre-à-terre, les débats surtout aériens, les effluves de bière s'élèvent au-delà des travées bucoliques, avec leurs lots de supporters édentés. Mais ça, c'était avant. Et avant, c’était mieux. Il est désormais temps de rendre le foot anglais aux anglais.

Aujourd’hui, la Premiership, c'est cosmopolite. L'Angleterre bigarrée, multiculturelle, internationale, bariolée. Esquisse de preuve: le mercato d’été 2013, c'est 630 millions de livres dépensées par les vingt clubs dits anglais, qu’on nomme désormais par principe géographique, non plus par culture, encore moins par composition ethnique. Ce mercato 2013 un brin machiavélique, c’est l’immigration de 14 Espagnols, 13 Français, 6 Hollandais, 4 Italiens, pour seulement 20 Anglais chichement transférés. Dans l’ordre de grandeur et pour la grandeur des nombres, il y’a Özil (42,5 millions), Fernandinho (30 millions), Willian (30 millions), Fellaini (27.5 millions), Soldado (26,4 millions), Lamela (25,7 millions), Jovetic (22 millions), Negredo (20 millions), Sakho (18 millions) ou Schurrle (18 millions). Leur point commun? Ils ne sont évidemment pas Anglais. Pas un. Le premier à y figurer, il fait figure de guignol, Andy Carroll bien sûr, 15,5 millions au compteur de West Ham, lui qui fait de la figuration pour le moment, il n’a pas encore joué une seule seconde cette saison.

Samedi dernier, l’exemple du mal anglais est personnifié par un vaillant Tottenham-Chelsea. Un bon match anglais comme on les aime, se dit-on alors, la moue jouissive. Coup d’envoi. On s’ennuie un peu. Beaucoup. Longtemps. Subitement, un but. La combinaison parfaite, Eriksen, Sigurdsson, Soldado. Le Danemark, l'Islande et l'Espagne. Le triumvirat cosmopolite s'assemble, ouvre le score, 1-0, Cech le Tchèque est battu, et voilà qu'un entraîneur portugais (Villas-Boas) sourit, tandis que l'autre (Mourinho) fait une moue au moins aussi placide que la nôtre. Au milieu des errances dites internationales, il est important de se situer: nous sommes bien en Angleterre. Dans les travées de White Hart Lane. 36'230 Anglais hurlant, chantant, psalmodiant leur appartenance (géographique) aux Spurs ou aux Blues. Grâce aux fidèles, la Premiership conserve le peu d’âme qu’il lui reste, car le reste a désormais disparu.

Le syndrome Andros Townsend

Avant l'ouverture du score, on s'est donc ennuyé ferme. Un match fermé, cadenassé par la méfiance des cerbères portugais. Sur la pelouse, les disciples belges (Hazard, Dembele, Chadli, Vertonghen), brésiliens (Paulinho, Ramires, David Luiz), espagnols (Torres, Mata, Soldado, Azpilicueta) respectent ce quadrillage inexpressif. Pire: même les quelques Anglais présents sur la pelouse jouent au sol. On s’ennuie toujours, qu'est-ce qu'on se fait chier, pas une occasion, pas de semelles, quelques duels aériens ici et là, et voilà qu’Andros Townsend prend un carton pour… simulation. Un Anglais averti pour simulation! C'est décidément le monde à l'envers. Oui, le foot anglais est à terre.

De cet Andros Towsend justement, parlons-en. Depuis 2009, on le chahute de gauche à droite en Angleterre, on le trimbale au nord comme au sud, on se le prête parmi; est-il adroit ou plutôt gauche se demandent les spécialistes, sait-il au moins garder le nord et son ballon, ou est-il totalement à l’ouest, l’homme de 22 piges, le début de calvitie qui pointe? 10 clubs – oui, 10 – se passent le talent présumé de Townsend depuis 2009, de Yeovil à Leyton Orient, en passant par Leeds voire Birmingham, Ipswich ou Watford. Tout d’un coup paf, Villas-Boas le propulse titulaire, quelques matchs dans le guidon depuis le début de la saison dont celui face à Chelsea, où il sera remplacé par un Belge et après 60 minutes – faut pas déconner, quand même. Quelques semaines auparavant, hop, miracle, incrédulité Outre-Manche, Roy Hodgson le convoque en équipe nationale. Huit matchs de Premiership depuis 2009, et une première sélection pour le joueur (temporaire) de Tottenham. Andros Townsend représente-t-il l’embarras du choix, ou le choix de l’embarras? Le bon Roy Hodgson doit-il se rabattre sur cet éphèbe, histoire de revigorer les troupes, montrer qu’il n’est pas condamné à s‘accrocher bon gré mal gré aux Lampard (35 ans) et Gerrard (33 ans)?

1.9 but par match, pire moyenne jamais enregistrée

Corollaire: l'équipe nationale fait rire. Elle est nulle. Faute de joueurs. Lors des qualifications pour la Coupe du Monde 2014, elle s’impose grassement contre la Moldavie et San Marin, ses seules victoires (magnifique!); tandis qu’elle arrache chichement des nuls face au Monténégro, la Pologne et l’Ukraine (sublime!). On s'accroche aux uns, on appelle Rickie Lambert (31 ans) dont l’histoire est évidemment phénoménale – une ascension de League One à la Premiership avec Southampton –, mais ne représente-t-il finalement pas ce malaise anglais? Ces clubs qui préfèrent investir sur des valeurs étrangères, en oubliant d’investir sur leurs propres jeunes? Giaccherini (15 sélections) qui préfère Sunderland aux pontes de l’Italie; Gary Medel qui choisit Swansea plutôt que les clubs espagnols huppés; José Campana, international M21 espagnol quand même, qui s’en va à Crystal Palace…  Et City qui dépense 90 millions de livres pour un Brésilien, un Monténégrin, deux Espagnols, un Argentin et un entraîneur chilien, tout en se débarrassant, sous formes de prêts simplistes, histoire de se débarrasser vite-fait-bien-fait des quelques modalités anglaises, nous parlons ici de Gareth Barry (Everton) ou Scott Sinclair (West Bromwich Albion).

La Premiership s’est ainsi internationalisée, et les chiffres s’en ressentent. 1.9 but par match cette saison, pour le moment. Le plus mauvais ratio depuis 2006-2007, où la moyenne en était à 2.45 buts par match, soit plus d’un demi-but supplémentaire dans l’escarcelle. Les grands ballons aériens d’avant, c’était mieux, mais c’est désormais fini. Deuxième esquisse de preuve: West Ham United aurait été champion d'Angleterre l’année dernière, si seuls les buts inscrits par des joueurs anglais comptaient. West Ham champion d’Angleterre? Oui, il est permis de rêver. Et de nous ramener en 1966, lorsque le capitaine anglais s’appelait Bobby Moore, alors que les deux buteurs de la finale de la Coupe du Monde (triplé de Hurst et but de Peters) portaient également l’étendard du nouveau club d’Andy Carroll, tiens tiens…

La Coupe du Monde va faire mal aux Anglais

Pour ne rien arranger aux affaires des amoureux du foot anglais, du vrai, même Canal+ s’y met. Le 21 septembre, le programme est alléchant, Norwich-Aston Villa. Ahhh, ouuu, du box-to-box enfin, de l’engagement à tout-va, des supporters cinglés, une ambiance folichonne, pas de simulations aux simagrées ridicules made in reste du monde, des erreurs techniques peut-être, des buts de raccroc certainement, pas de chichi, une débauche totale pour un match de football total. Avec deux entraîneurs britanniques (Chris Hughton et Paul Lambert) qui prônent un jeu offensif sans calculs futiles. Seul hic: Canal+ préfère diffuser les essais du Grand-Prix de Singapour. Autre hic: Aston Villa a gagné (0-1) en n’alignant que trois joueurs britanniques, alors que Norwich en présentait neuf… Le foot anglais boit le calice jusqu’à la lie, la mondialisation gagne décidément même son foot de bas étage…

Allons-y d’un pronostic. L’Angleterre va se qualifier pour le Mondial brésilien. Certes. Chapeau. Bravo. Mais elle y sera éliminée sans gloire et au premier tour, quel qu’en soit le hasard et le tirage au sort. Que ce soit dans le futur groupe de la mort ou dans celui de la Suisse, elle n’échappera pas au purgatoire de l’élimination précoce. Il sera alors temps de penser aux réformes, à l’instar de l’Allemagne après son fiasco de l’Euro 2000.  Dernière de son groupe derrière le Portugal, la Roumanie et l’Angleterre (tiens tiens), les Allemands avaient alors apporté les fameuses réformes qui font sa fierté et sa domination d’aujourd’hui: 515 millions s’euros investis pour développer les centres de formation depuis 2002; 275 des 525 joueurs de Bundesliga ont été formés dans ces centres; et 39.8% d’endettement… Un mal (une élimination) pour un bien futur que l’on connaît désormais, le Bayern, Dortmund, l’Allemagne et son équipe nationale a parfaitement réussi sa mue.

L’Angleterre ferait mieux de préparer la sienne, de mue. Peu importe la manière, peu importe la finalité, peu importe comment, du moment que le foot anglais redevienne anglais.