Sacha Clément, journal de bord

Quelques aléas, vus d'ici et d'ailleurs

Sacha Clément, un journal de bord

LIFT 2012, entre espoir et déception

LIFT, m'avait-on dit, c'est le rendez-vous incontournable du geek mytho. L'endroit où les cadres de l'innovation, les gourous du marketing, les rois de la créativité se rencontrent, fomentent les plus belles thèses sur les sujets qu'on dit "in", racontent les exploits de leurs start-ups, eux qui voyagent aux quatre coins du globe pour se travestir en maîtres de la communication rampante et de la transhumance édulcorée.

Même la TSR avait fait de la conférence LIFT un sujet d'emphase de son TJ, non pas parce que les sujets sur le Moyen-Orient manquaient, mais avant tout car LIFT, c'est un événement international, dans la Genève qui ne l'est pas moins. 1000 participants. 40 nationalités. Autant de conférenciers. Tous agrégés d'une passion commune: celle de la technologie.

Le matin, je me retrouve dans un workshop qui avait pour thème: Adopt a Disruption. Un sujet pas forcément éloquent, mais modéré par Daniel Kaplan, une renommée locale que bien souvent j'entendais commenter l'actualité technologique et sociologique ici comme ailleurs, notamment sur les ondes de la RSR.

Choisir un workshop, dans la mare des trendy topics

Nous sommes 40 dans sa salle, à Daniel Kaplan. 40 curieux de tous horizons à avoir opté pour ce workshop, parmi 17 autres trendy topics. Rapidement, nous, 40 spécimens, sommes scandés en cinq groupes de huit personnes. Je me retrouve avec un italien, un belge, un français, une brésilienne et un hongrois d'origine; avec un thème sociologique sur lequel débattre: The Executive Camper, ou l'uchronie prenant vie en 2017, une histoire qui relate la vie d'un executive qui choisit de camper, en guise de protestation, devant le siège de sa société.

On discute. On palabre. On s'imagine - chacun dans le sillon de sa propre richesse culturelle, selon ses expériences propres - la vie de ce campeur, son choix d'existence. Le temps file. Les idées défilent.

Puis, subitement, c'est l'heure de clore les débats. Finie, la session. Terminés, les débats. Et on nous dit que que la partie s'achève, que les graphes que nous avons dû compléter, les questionnaires que nous dû remplir, tout sera récolté, analysé, scruté - en catimini, intra muros. Nous n'en sauront pas plus.

Daniel Kaplan, à peine vu; pas entendu

Je m'attendais à une présentation jubilatoire de Monsieur Kaplan, une conclusion inspirante, je m'attendais à apprécier le vivier d'idées sur le monde que le ponte Kaplan perçoit comme celui qui sera le nôtre en 2017. Mais non, il nous libère sans commentaire aucun, sans modèle de conclusion inhibe. Bref, Kaplan, on l'a à peine vu, pas entendu; nous n'avons été que de modestes cobayes pour ses expériences propres, pour un ramassis de données qu'il décryptera et qu'il vendra, dans sa fonction de consultant sur les ondes de la RSR notamment, moyennant une rétribution liée au paiement de ma propre redevance. Pour faire court, mon entreprise aurait pu débourser les 900.-- pour m'envoyer aux trois jours de LIFT, que je repartirais de ce workshop sans connaissance aucune, sans inspiration supplémentaire, juste celle d'avoir servi de cobaye. Je suis frustré, épisode 1.

Des speakers... étonnants

L'après-midi, c'est au tour des sessions plénières, ouvertes. Nous assistons au palabre des conférenciers, tous plus geeks les uns que les autres (je tiens à préciser qu'un geek, chez moi, est un compliment avant tout, le qualificatif d'un génie d'une matière donnée). Il y'a d’abord James Bridle, l'homme qui parlait de ces robots informatiques qui scannent l’internet - les bots -, il se dit écrivain, créateur, mais sa seule bonne résolution du jour fut l’intitulé de son discours We fell in love in a coded place, réplique futile de la pièce à Rihanna. Moyen.

Puis c'est au tour de la chercheuse américaine Tricia Wang, elle se met en tête de nous conter les péripéties de Han, un jeune chinois à l'outrecuidance dévastatrice, l'irrespect d'avoir contourné les pare-feux internet du gouvernement chinois et d'avoir balancé sa pompe sur un des satrapes du parti.

Ensuite, il y'a Ben Bashford qui débat sur sa vision du futur, il énumère des néologismes inaudibles, décrit la consommation future, entre pèse-personnes qui se connecteront à internet, fours à microondes qui gèreront, in vitro, la puissance de cuisson des aliments via son installation Wifi. Mais le tout est surfait, moyennement privatif, tout sauf instructif. Chaque orateurs s'emballe en de balivernes techniques, bla bla, bla bla, rien de constructif, si ce n'est cet entremêlement de thèses soporifiques et un concours d'atours aléatoires, caricatures du geek moyen: chemises à carreaux; pantalons trop courts dans le style "eau à la cave"; baskets Converse, lacets verts sur fond gris; barbe entretenue ou frange maladroite. L’habit ne fait pas le moine bien sûr, mais les speakers sont dressés aux antipodes de la vaste majorité des participants, eux qui se coltinent au pantalon coupé et chemise cintrée. De la qualité des orateurs, je suis frustré, épisode 2.

Une ligne dans le CV, entre l'Uni et MIT

Basta. Je me tire. Juste après l'oratoire sur les hackers. Il est encore tôt, mais c'est déjà tard, les participants se déversent pêle-mêle à l'apogée de la manifestation: la verrée, cette débandade attendue qui clôturera les trois jours de festivités. Car oui, le meilleur moyen de passer la pilule, c'est d'ouvrir la voie aux festivités dédiées à Bacchus ou Dyonisos, l'orgie de la picole en guise d'adieu. De toute manière, les cadres, les geeks et les executives classeront cette visite à LIFT 2012 entre leur diplôme universitaire et leur passage au MIT Sloan de Boston. Une ligne de plus dans le CV, ça vaut bien 900.--. Même pour un geek mytho. Surtout pour un roi du marketing.