Au royaume des généreux baroudeurs se mélange la volupté des coureurs endimanchés à l’effort : Sierre-Zinal.
La mythique course des Cinq 4000 se vit en goguette superstar, l’acide lactique des muscles pulse, mollets briscards et fomentés à l’effort, 2,200 mètres de dénivelé pour un concentré d’irrationnel.
Sierre-Zinal, ça grimpe.
En partant de Sierre (570 mètres) et jusqu’au ravitaillement de Ponchette (1,873 mètres) le participant grimpe — des escaliers naturels, chemins étroits escarpés et explosion de poussière fine à l’impact des pas répétés — le début de course est une fête alors que personne n’a encore pris le temps de souffrir.
Les lampes frontales accompagnent les plus idéalistes guindés à l’effort (premier départ à 04:45) tandis que le soleil se lève gentiment au départ des moins aguerris (06:15, dernier bloc de départ, le bloc 6). Ces derniers, plus propice à endoctriner le plaisir n’en ont cure du temps qu’il faudra pour faire gicler les 31 kilomètres du parcours, donc ça papote gaiement dans l’air de départ, pas d’échauffement — ça se fera en course. Chacun reste vaillant avant les premières abysses montagnardes garanties et les prédispositions caniculaires (33 degrés annoncés) ; Sierre-Zinal, à ce stade n’est encore qu’une balade.
Les lampes frontales accompagnent les plus idéalistes guindés à l’effort (premier départ à 04:45) tandis que le soleil se lève gentiment au départ des moins aguerris.
Rapidement cependant, une fois l’anesthésie de l’émerveillement du départ estompé, la réalité – dure – du jour se dandine devant soi, et la vue n’est pas toujours celle des Cinq 4000 ; rapidement justement, on comprend que sa course ne se passera pas à mater les cimes, à scinder l’horizon sublime de nos neiges encore éternelles, mais oui, on le passera bien à observer l’inavouable : les fesses du peloton.
Oui, les fesses.
L’arrière-train.
Encolonné, en file indienne, on suit le train – Sierre-Zinal oui, c’est l’alignement des corps, à la queue leu leu 31 kilomètres durant – le participant du bloc 6 remonte la pente abrupte en même temps qu’il remonte l’anatomie des coureurs agglutinés devant soi : on ausculte les chaussures et puis les chevilles ; les chaussettes avant les cuissards ; les cuisses et, sommet inatteignable, les fesses.
Tantôt rebondies, archées ou arquées, bombées, convexes ou callipyges, longilignes ou larges, courbaturées ou ankylosées — les fesses.
On ne voit plus que ça — non pas par lasciveté, encore moins sommes-nous lubriques — mais simplement car les chemins de Sierre-Zinal sont si étroits que doubler un concurrent est une sinécure, un risque en soi, une gageure, une ostentation au résultat tandis que cette course ne ressemble, au fil des kilomètres, qu’à une case à biffer sur sa bucketlist des must have de sa vie, la course à griffonner sur Instagram comme un fait accompli, gravi, maté, qu’on soit entraîné ou non. Donc on regarde devant soi pour éviter la chute, anticiper ce caillou croche-patte, on regarde les popotins devant soi pour ne pas valser – par prudence. Pourtant, en partant du bloc 6, on peut dépasser ceux du bloc 3, partis une heure et demie plus tôt.
Sierre-Zinal, cest l’industrie et près de 7,000 participants chaque année, 70 nationalités, 20,000 spectateurs, et des chronos qui oscillent entre 2h 25 minutes pour Kilian Jornet jusqu’à 7 heures 30 minutes pour ceux qui marchent de bout en bout cette « course de montagne » – puisque c’est ainsi qu’elle s’intitule. Le prize money? 200 balles si t’arrives en dessous des 150 minutes.
Et c’est la ruée.
La ruée pour obtenir un dossard, la liste d’attente est vraie.
La ruée pour atteindre Zinal, la ferveur dans la zone d’arrivée est vraie.
La ruée pour obtenir un dossard, la liste d’attente est vraie. La ruée pour atteindre Zinal, la ferveur dans la zone d’arrivée est vraie.
Sur le parcours il y a Monsieur, résolument bobo, trente ans pas plus, casquette vissée sur la tête, bras et moustache épilées, taillée et impeccable, les cuisses et les épaules galbées à la fonte ne mentent pas : Monsieur est entraîné, gainé, taillé ; pourtant sa foulée péclote, il est dans le dur, Monsieur, ses fesses souffrent, ses cuisses tirent, le Gorilla training c’était pas assez, le gars il rumine, il se fait doubler au ravitaillement, il remugle aux sommets lorsque le public est là pour acclamer, là il fait mine de, il fait mine d’être serein, d’être solide, caïd, ses habits NNormal (salut Kilian Jornat) le poussent à l’osmose, même si on a l’impression qu’il part en weekend avec un gilet de trail empli de barres énergétiques, d’eau sucrée, de bouillon, et surtout une GoPro pour estampiller les affres de la rudesse du jour.
Dans la course de montagne qu’est Sierre-Zinal (dans une course de montagne les bâtons sont interdits, tout comme les écouteurs), l’habit ne fait pas le moine, le biceps n’est pas un passe-droit pour la désappropriation de la douleur. Les atours ne dessinent jamais les pourtours du chrono, le temps qu’on attèle à mater Sierre-Zinal n’est pas si important, seule l’inamovible propension à se surpasser l’est.
Au-delà des Cinq 4000, on ausculte les chaussures et puis les chevilles ; les chaussettes avant les cuissards ; les cuisses et, sommet inatteignable, les fesses.
Devant le Monsieur se tient justement Madame, bientôt la quarantaine, léger surpoids et embonpoint assumé, habillement sommaire et tenue simple, short, t-shirt, godasses Kiprun, chaussettes Quechua, elle semble souffrir mais ne lâche pas, on ne la double pas – elle – sa cadence est impeccable, elle continue à son rythme, même au Weisshorn (2,337 mètres) lorsque le sommet de l’effort est atteint, on voit en elle l’accomplissement d’un travail acharné, ardu, elle a préparé son affaire — elle court sans gilet de trail.
Et enfin la descente vers Zinal.
500 mètres de descente sur trois ou quatre kilomètres : c’est le calvaire des populaires, les crampes guettent parce que les quadriceps travaillent en excentrique et de manière violente, chacun a envie de se sublimer car l’arrivée est proche, on sent le bout, on est à bout, on flirte avec la médaille et la publication sur Insta, pourtant les cuisses hurlent, et les chutes apparaissent en même temps que la lucidité disparaît.
Le moment de gloire est là devant soi : un public en fusion qui ouvre ses bras avec une clameur d’enfer.
Désormais l’irréfutable est là : bien au-delà de l’anatomie des autres, on comprend que le temps qu’on prend à terminer Sierre-Zinal n’est pas si important, seule l’inamovible propension à se surpasser soi-même l’est.
Sierre-Zinal: à, à, à la queue leu leu

